Communiqué ICA du 3 février 2018

Par Pierre Klein, président – Au sujet de la mission que le gouvernement vient de confier au Préfet Jean-Luc Marx sur l’entité Alsace, l’initiative citoyenne alsacienne tient en premier lieu à saluer le travail accompli à ce stade, par un certain nombre de grands élus d’Alsace auprès des plus hautes instances de l’État, afin que celles-ci prennent pleinement conscience des problèmes nés en Alsace à la suite de son intégration forcée dans le Grand Est.

Il est vite apparu que la nouvelle organisation territoriale n’a pas été adoptée franchement et massivement par la société alsacienne, bien au contraire. Loin de résoudre des problèmes spécifiques de l’Alsace, elle lui en a apporté des nouveaux. Le Conseil régional du Grand Est n’a pas véritablement réalisé de choses qu’un Conseil régional d’Alsace maintenu n’aurait pas pu réaliser. Et bien des potentialités alsaciennes ont été bridées.

Le problème alsacien existe. Il est connu et reconnu ! Comment le résoudre ? Rien de crédible, de réaliste et d’efficace ne saurait se faire sans la mise en place d’une institution politique nouvelle permettant à l’Alsace de définir et de gérer ses besoins et ses intérêts propres, tout en gérant avec d’autres les besoins et les intérêts communs. Une simple fusion des deux départements alsaciens n’y suffirait pas. Il faut que la nouvelle institution dispose de pouvoirs et de moyens qui dépassent ceux confiés aujourd’hui aux départements. Aussi, un statut particulier conférant de larges compétences devra-t-il être accordé à cette nouvelle collectivité, notamment en matière d’économie à la fois comme fondement et objet du pouvoir, de bilinguisme français-allemand, d’enseignement de l’histoire et de la culture régionales, de formation et de recrutement des enseignants de ces matières, de coopération transfrontalière… Cela en plus évidemment de ceux dont disposent les Conseils départementaux.

Il a beaucoup été question ces derniers temps d’un ancien monde et d’un nouveau monde politiques. Voyons si le nouveau monde s’ouvrira à une nouvelle démocratie s’ouvrant elle-même à la délibération et à la participation citoyennes.

Pour nous, il est important que soient entendus autant les élus, que les experts, les clubs de réflexion et les citoyens pour aboutir à la formulation d’un projet pertinent porté par la société alsacienne. L’avenir de l’Alsace doit aussi être l’affaire des Alsaciens ! www.ica2010.fr
www.pierre-klein.eu




Appel aux élus d’Alsace du 21 décembre 2017

Initiative citoyenne alsacienne

Par Pierre Klein, président – L’Alsace se trouve à la croisée des chemins. Soit elle disposera à l’avenir des pouvoirs et des moyens lui permettant de définir et de gérer ce qui lui est propre, tout en définissant et gérant avec d’autres ce qui est commun, soit elle disparaîtra dans les oubliettes de l’histoire, alignée qu’elle serait sur l’uniformité jacobine qui se veut d’unir les mêmes et non les différents et qui ce faisant créée des « territoires » neutres d’histoire, sans identité, sans réel pouvoir et ayant tous les mêmes propriétés ou presque (1).

Pour définir ce qui est propre à l’Alsace, il faut raisonner, en premier lieu, en termes d’espace. La première identité de l’Alsace est géographique. L’Alsace, ce n‘est pas qu’une extrémité orientale de la France. Elle n’est pas qu’une fin de France, un finistère. Elle est le début de la Mitteleuropa, son extrémité occidentale. Et c’est en premier lieu de sa situation géographique que découlent ses particularismes, ses besoins et ses intérêts propres, qu’il s’agisse en particulier de bilinguisme, de culture, d’économie, de transport ou de transfrontalier. La dimension transfrontalière est dans l’ADN de l’Alsace (2).  

Que la classe politique alsacienne ne l’oublie pas au moment où il lui est demandé de présenter un projet pour une nouvelle institution politique alsacienne. Qu’elle relève le défi que l’Alsace lui lance, celui du nécessaire respect du principe de réalité géographique, historique, économique et culturel.

Au moment même où au niveau national l’amitié franco-allemande est proclamée en permanence, l’Alsace peut-elle accomplir son devoir historique et culturel, celui d’être le trait d’union ? Sert-elle de champ d’expérimentation de la coopération franco-allemande au quotidien ? Est-elle un exemple et une référence pour les autres États membres de l’Union européenne en la matière ? 

La France n’a jamais conduit en Alsace une politique à la hauteur des enjeux, obsédée qu’elle est par l’égalitarisme et coincée qu’elle est dans son centralisme, et l’Alsace n’a jamais disposé des pouvoirs et des moyens pour le faire.

Pourtant ces particularismes, ces besoins et intérêts propres sont aussi, au travers de l’Alsace, ceux de la France. Qu’aujourd’hui, la France ne l’oublie pas au moment où l’Alsace revendique une nouvelle institution politique.

Tout en opérant des avancées considérables en matière de droits, de libertés et de progrès social, la France n’a jamais entrepris une véritable prise en compte du fait régional, les collectivités territoriales ne constituant, pour le mieux, que des modalités d’organisation administrative, même si des ouvertures ont été obtenues. La chose est bien connue et maintes fois dénoncée, et pas par les moindres, mais jamais vraiment réformée.

Nous appelons de nos vœux une nouvelle répartition des pouvoirs et des compétences entre l’État et les Régions. Un nouveau pacte devrait intervenir. Ces dernières devraient pouvoir gérer ce qui ne relève pas expressément de l’État, autrement dit, tout ce qui n’est pas régalien. La dualité de l’organisation étatique ainsi créée reposerait et se construirait sur une double loyauté des citoyens : l’une à l’égard de l’État, l’autre à l’égard de la Région. Mais le grand soir du girondisme n’est pas arrivé.

Pour l’heure, L’Alsace demande et nécessite pour exister en tant que telle une institution politique propre bénéficiant de vraies compétences, les unes transférées par l’État, les autres par la Région Grand Est. Les plus importantes, et les plus déterminantes, celles qui correspondent en premier aux particularismes, aux besoins et aux intérêts propres seraient celle de l’économie avec l’attractivité et le tourisme, celle de la gestion de la langue et de la culture régionales (bilinguisme français-allemand standard et dialectal, scolaire et sociétal, formation des enseignants et des communicants, enseignement de l’histoire et de la culture d’Alsace, politique culturelle…), celle aussi de la gestion de la coopération transfrontalière permettant de travailler à hauteur de pouvoir avec nos partenaires du Rhin supérieur.

Au-delà du contenu, il s’agit aussi de donner une structure et un mode de gouvernance à la nouvelle institution. L’Alsace est par elle-même une métropole, tant tout y est proche et lié, une métropole qui resterait à instituer et qui fédèrerait les pays qui la composent.

Le temps n’est plus aux demi-mesures. Il est à la reconstruction, tant l’Alsace a perdu en substances économique, linguistique, culturelle… ces dernières décennies. Le temps n’est plus aux tergiversations, aux conflits de personne ou aux intérêts partisans. Le temps est à la démocratie (3). Le temps est à la prise de responsabilité et à l’unité.

L’Alsace est à obtenir !

L’Alsace est à venir !

L’Alsace est l’avenir de l’Alsace !

Notes

  1. Il existe en effet des statuts particuliers en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française, aux Antilles, en Corse, à Paris…
  2. L’Alsacianitude est une confluence et une synthèse.  
  3. C’est-à-dire dans ce cas au «  droit et [à] la capacité effective pour les collectivités locales de régler et de gérer, dans le cadre de la loi, sous leur propre responsabilité et au profit de leurs populations, une part importante des affaires publiques ». cf.  Charte de l’autonomie locale ratifiée par la France le 17 janvier 2007.



Communiqué fédération Alsace bilingue-Verband zweisprachiges Elsass du 18 décembre 2017

Par Pierre Klein, président – Les DNA du 16 décembre rapportent que les enseignants de nos classes bilingues français-langue régionale (allemand standard et dialectal) font état de l’insuffisance du matériel pédagogique à leur disposition et du caractère inadéquat de leur formation. Depuis 25 ans qu’existent les classes bilingues en Alsace, ce problème est récurrent et atteste de ce que l’enseignement bilingue dans notre région n’est toujours pas encore pris à bras le corps : absence de planification, manque de formation appropriée, manque d’enseignants, manque de matériels pédagogiques, manque d’informations aux parents, le tout aboutissant à la stagnation de l’offre bilingue.

Le résultat, c’est que l’Alsace est à la traîne. Par exemple, 50 % des enfants sont en classes bilingues au Pays basque. En Alsace 16 % !

Pour sortir de cette situation, il faut une politique globale, cohérente, et active de l’éducation bilingue : pour les futurs enseignants, une formation spécifique dès la 1ère année d’université et une incitation financière à choisir cette carrière ainsi qu’une assistance efficace en matière d’outils pédagogiques : des mécanismes efficaces d’évaluation des formations, des statistiques claires sur les ressources disponibles et, au-dessus de tout, une direction déterminée et disposant d’une large compétence au niveau du territoire alsacien pour mener de manière transparente et responsable cette politique de l’enseignement de notre langue régionale.

Alors qu’il est question de constituer une nouvelle Collectivité alsacienne, nous invitons celles et ceux qui portent le projet à faire en sorte que dans ce nouveau cadre, soit intégrée une solution globale et pérenne au problème du bilinguisme en Alsace.

Nous préconisons à cet égard la création par la loi, dans le cadre d’une « expérimentation », au niveau de l’Alsace, d’une « Haute Autorité décentralisée » spécialement dédiée à l’enseignement de la langue régionale, de l’histoire et de la culture régionales aussi, et disposant de l’ensemble des pouvoirs nécessaires pour organiser la formation, assurer le recrutement, planifier le développement, développer les outils et assurer le contrôle en rassemblant les compétences de l’État et les contributions des collectivités territoriales, en concertation avec les représentants des parents et des enseignants.

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Des crèches en langue bretonne, un exemple pour l’Alsace Divskouarn

ICA EJ Gregor Mazo 3 12-2017Du breton dès le biberon

Par Gregor Mazo, directeur – Les journées du Bilinguisme, 9 décembre 2017 à Gerstheim

À la journée du DIVSKOUARN, c’est l’association pour la promotion et le développement de la langue bretonne avant la scolarisation. Information, formation, force de proposition, animation de réseau, lieu de ressource, accompagnement, promotion : voici les actions de l’association qui travaille partout où se trouvent les enfants de 0 à 3 ans : auprès de familles, dans les lieux d’accueil petite enfance, dans le secteur des assistant(e)s maternel(le)s.

L’association Divskouarn est née le 5 Novembre 2005.

Avant la création officielle de Divskouarn, il existait déjà des expériences liant la langue bretonne et la petite enfance. La première initiative en ce sens (que nous connaissions) eût lieu à la crèche de Landerneau, où fut embauchée une personne notamment pour sa connaissance du breton, en 1998.

Au début des années 2000, plusieurs crèches se sont mises à proposer du breton au sein de leur établissement, comme à Gouesnou, Lannilis, Plouguerneau ou encore Lesneven.

Un collectif s’est formé autour de ces crèches, « Brezhoneg er vagouri« . Le but de ce groupe était de proposer des rencontres inter-crèches afin de mutualiser les expériences, d’aborder les questions spécifiques liées à l’utilisation du breton dans les établissements.

À la suite de l’attribution du Prix régional de l’Avenir du breton à l’association « Enfantillages » (crèche de Gouesnou), de nombreux parents se sont manifestés, mais il n’y avait pas de place pour tout le monde. Un premier réseau de personnes intéressées s’est donc créé, réseau qui s’est rapidement rapproché de « Brezhoneg er vagouri ».

L’idée de créer un outil, un organe référence capable de soutenir les initiatives en faveur du breton et de la petite enfance, et de les fédérer, a été l’étape suivante, qui a abouti à la création de l’association Divskouarn.

Aujourd’hui le travail de Divskouarn fait qu’environ 1700 enfants bénéficient de breton dans l’accueil des jeunes enfants dans 55 structures et 12 regroupements d’assistantes maternelles. Les projets vont de la sensibilisation par intervention extérieure jusqu’à l’immersion dans certaines crèches.




Course pour la langue régionale d’Alsace

Chers amis,

J’ai le plaisir de vous inviter à rejoindre l’équipe fondatrice de la première « Course pour la langue régionale d’Alsace », qui rassemblera des milliers de coureurs tout au long de son parcours à travers l’Alsace, au printemps 2019.

Cette course, semblable à la Redadeg Bretonne, a pour but de symboliser la transmission d’une langue régionale vivante, créative et dynamique, à travers les générations et les territoires. C’est un événement festif et populaire qui témoignera de la vitalité de notre langue, de notre culture et de nos traditions.

Toutes les bonnes volontés sont bienvenues ; chacun y trouvera un rôle dans l’organisation et le déroulement de cette grande première en Alsace.

Cela vous tente de faire partie de l’équipe fondatrice ou d’en savoir plus ?

Alors, laissez toutes vos coordonnées à l’adresse : contact@coursepourlalangue.alsace

Très chaleureusement, Pierre Klein




Course pour la langue bretonne “Ar Redadeg”, un exemple pour l’Alsace

Bec’h dezhi ! En avant !

Par Katelin al Lann – Les journées du Bilinguisme, 9 décembre 2017 à Gerstheim – Tous nos remerciements aux organisateurs et à Pierre Klein en particulier pour l’intérêt qu’il porte à notre projet et son invitation à le partager avec vous tous aujourd’hui.

Notre projet est né il y a maintenant 10 ans, il avait germé bien longtemps avant, inspiré par la Korrika, la course pour la langue basque, elle-même créée en 1980. Il est resté en latence quelques années avant de pouvoir naître réellement en 2008, à l’occasion des 30 ans des écoles Diwan (écoles associatives qui dispensent un enseignement par immersion en langue bretonne).

Nous avons voulu créer en Bretagne un événement fédérateur, jeune, festif et solidaire autour et pour la langue bretonne. Notre langue est en grande difficulté, avec une décroissance régulière des locuteurs natifs, un manque de transmission familiale, un déficit de visibilité et d’usage social. Au-delà de la revendication politique légitime de son maintien, de son existence et de son enseignement, nous pensions nécessaire d’avoir un événement populaire qui rassemble et relie les gens entre eux, restaure une image parfois dégradée de la langue, la modernise et redynamise voire galvanise les locuteurs et tous ceux qui aujourd’hui agissent pour la transmission du breton.

La Redadeg est une course-relais organisée tous les deux ans. En 2018 elle parcourra la Bretagne sur 1800 km, soit 9 jours et 8 nuits sans arrêt. Les porteurs de témoin financent leur kilomètre et le bénéfice est redistribué pour moitié à Diwan et pour moitié à des nouveaux projets pour la langue bretonne. Par ailleurs la course est ouverte à tous et libre d’accès, chacun peut accompagner les porteurs de témoin autant qu’il souhaite… ou le peut !

L’esprit de la Redadeg est celui d’un militantisme actif, dynamique et joyeux ; l’enjeu est de susciter une mobilisation qui amène à se sentir acteur sur cette question du maintien de la langue et libre d’avancer dans cette direction… Car quand une langue est menacée la première condition de sa survie est que les habitants du territoire où elle est historiquement implantée désirent se la réapproprier et l’utilisent.

La course-relais est chargée de symbolique : le témoin passé de km en km porte un message en breton lu à l’arrivée, il représente la transmission de la langue bretonne entre tous, et plus particulièrement entre les générations et sur l’ensemble du territoire breton (y compris Nantes et la Loire-Atlantique).

La course ne s’arrête pas, de jour comme de nuit, car il y a urgence à transmettre la langue. Le financement est participatif, une manière de se prendre en charge sans attendre une aide extérieure.

L’événement touche et réunit de manière transversale les familles, les associations, les entreprises, les politiques, les institutions… L’ensemble de la société civile… Enfin le(s) kilomètre(s) parcouru(s) par chacun symbolise(nt) l’effort à fournir pour atteindre le but.

La langue bretonne est présente sur la course et de diverses manières : les animateurs soutiennent et accompagnent les coureurs avec slogans et chansons, on parle breton lors des accueils, des festivités, des spectacles qui jalonnent le parcours, on le lit et on l’entend sur les divers supports de communication, des interviews télé ou radio, des clips, des journaux en breton… Cela contribue ainsi à donner de la visibilité à la langue, à la sortie de l’école ou de la famille.

L’événement suscite aussi, notamment chez les jeunes, des initiatives et des créations très libres, des lipdups, flash-mobs, selfies, clips qui nous sont envoyés spontanément et que nous rediffusons sur les réseaux sociaux.

La mobilisation de chacun aide au financement des écoles et de nouveaux projets. Les porteurs de témoin financent leur kilomètre 100, 200 ou 600 €, seuls ou en groupe. La course a connu une croissance continue, passant de 600 km sur 4 jours en 2008 à 1800 km sur 8 jours en 2018. Depuis le début en 2008 (5 Redadeg) nous avons pu reverser 513 000 € et créer deux emplois salariés à temps plein. En 2018 il est prévu de redistribuer 134 000 €.

La Redadeg est aujourd’hui devenue incontournable, elle est très attendue et rassemble chaque année des milliers de personnes sur tout le territoire de la Bretagne (B5). Elle a trouvé également des répliques, en Irlande (Rith) et au Pays de Galles (Ras) où, comme nous, les cousins celtes se sont inspirés de l’initiative basque et de la nôtre pour créer leur propre modèle.

Entièrement née du bénévolat, l’association cherche maintenant à pérenniser son action et à consolider son organisation en constituant peu à peu une équipe professionnelle, notamment autour de la communication, du développement et de la recherche de mécénat. Mais le cœur de l’événement, sa force et sa vitalité s’appuient toujours sur l’énergie, la spontanéité, l’envie de participer des centaines de bénévoles qui collaborent à son organisation.

En 2018 nous fêterons nos dix ans … Et nous nous prenons à rêver d’un événement «international» qui mettrait en valeur et réunirait les courses pour les langues dites minoritaires … tous, au même moment, en différents lieux,… les moyens de communication et de retransmission modernes le permettraient … la Korrika, la Redadeg, la Rhit, la Ras, mais aussi la Correllengua Catalane, la Correlingua Galicienne…

Et la course Alsacienne bientôt ? Chez nous on dit Bec’h dezhi !
En avant !




BILINGUISME et Université de STRASBOURG

Compte rendu du rendez-vous avec le président de l’Université de Strasbourg le 19 janvier 2018

Par Pierre Klein, président de la Fédération Alsace bilingue-Verband zweisprachiges Elsass – La FAB a sollicité cette entrevue dans l’objectif de rechercher les moyens d’améliorer la situation en Alsace en matière de disponibilité d’enseignants et de formateurs en langue régionale.

Les représentants de la Fédération Alsace Bilingue (Pierre Klein, Jean-Marie Woehrling) ont rencontré le président de l’Université de Strasbourg, Monsieur Michel Deneken. Celui-ci a convié à cette entrevue Madame Anne Bandry-Scubbi Doyenne de la faculté des langues et Madame Pascale Erhart Directrice du Département de dialectologie alsacienne et mosellane.

La FAB a sollicité cette entrevue dans l’objectif de rechercher les moyens d’améliorer la situation en Alsace en matière de disponibilité d’enseignants et de formateurs en langue régionale.

Ils ont exposé la situation de l’enseignement de l’allemand. Dans le cadre des classes bilingues, l’allemand est la langue d’enseignement depuis la maternelle jusqu’à la fin du secondaire. Cette démarche suppose de la part des enseignants, outre les compétences proprement pédagogiques, non seulement une maîtrise complète de la langue allemande mais aussi la compétence d’enseigner des disciplines diverses dans cette langue. Pour les autres classes du premier degré, un enseignement d’allemand de trois heure est prévu.

Or, on constate actuellement un manque significatif d’enseignants présentant les compétences requises, ce qui freine le développement de l’enseignement bilingue et rend souvent fictif l’enseignement extensif de 3 heures.

Ils ont fait valoir que si cette situation comporte de nombreuses causes et implique des interventions à de multiples niveaux, une des difficultés tient au fait que l’offre de formation proposée par l’université n’est pas suffisamment appropriée. Ils proposent donc aux responsables de l’université de rechercher quels aménagements pourraient être envisagés au plan de l’université pour apporter une contribution à l’amélioration de cette situation.

Ils ont notamment proposé de concevoir une formation spécifique pour les futurs enseignants en langue allemande dans les classes bilingues, débutant dès la 1ère année d’université, et faisant une place à la formation à l’enseignement de diverses disciplines en allemand.

Le président de l’Université a clairement rejeté cette demande. Il considère que l’offre de formation de l’université de Strasbourg est adaptée et suffisante. Il n’y a rien à changer.

Pour lui, un examen critique des formations proposées constitue une forme de contestation indue du travail de l’Université. Les mesures utiles relèvent d’autres autorités. Tout au plus admet-il qu’un effort supplémentaire pourrait être fait par l’Université au plan de l’information sur les formations proposées. Au demeurant, selon lui, les efforts pour renforcer la place de la langue régionale sont peine perdue au regard du manque de motivation de la population concernée et de la prééminence inévitable de l’anglais.

On aurait pu penser que cette attitude de fermeture à l’égard d’une évolution possible soit nuancée par Madame Erhart, qui en sa qualité de présidente de la commission linguistique du conseil culturel d’Alsace avait établi un rapport qui comportait de toutes autres conclusions :

« Le problème numéro 1 cité par tous les interlocuteurs, est celui du manque de formation des enseignants et du manque de formateurs. Il convient de souligner que deux causes se liguent pour expliquer ces faiblesses :

  • le profil inadéquat des maquettes nationales des cursus de formation,
  • les modalités nationales du recrutement des enseignants, lequel ne prend pas en compte le caractère spécifique des postes concernés.

L’allemand n’est pas obligatoire dans la formation des enseignants jusqu’en M1, alors qu’on manque cruellement d’enseignants. Il faudrait pouvoir proposer l’allemand tout au long du parcours des futurs enseignants, car même en cursus « normal », ils devront enseigner l’allemand.

(…)

Il faudrait en effet pouvoir proposer l’allemand tout au long du parcours des futurs enseignants, car, dans le 1er degré, donc à l’école primaire, tous les enseignants, qu’ils soient en cursus bilingue ou non, seront amenés à enseigner l’allemand.

Problèmes identifiés dans la formation des enseignants bilingues :

Premier degré

Maquette MEEF premier degré (ESPE) : celle du bilingue est (trop) fortement calquée sur la maquette monolingue des professeurs des écoles polyvalents.

Le vivier du cursus intégré (Fribourg-Mulhouse-Colmar) pour approvisionner les professeurs des écoles bilingues est d’environ 6-7 diplômés par an, ce qui est bien trop peu, en raison de l’absence de politique volontariste devenue inacceptable.

Ce n’est pas seulement le problème du bilingue : chaque enseignant doit être bien conscient du fait que, même dans la voie « monolingue », il sera chargé d’enseigner « la langue régionale » dans sa classe.

Second degré

À l’Université de Strasbourg : pas de formation initiale second degré actuellement pour enseigner sa discipline en allemand, (ni en anglais ou en italien d’ailleurs comme cela fut le cas dans l’ancienne formation OEB « option européenne et bilingue » à Guebwiller).

Seul un D.U. « Enseigner sa discipline en langue allemande » existe à l’Université de Strasbourg/ ESPE pour les enseignants en poste dans l’académie (40 formés sur 4 promotions) CAPES d’allemand en 2016 : 149 admis pour 345 postes, en baisse depuis 2015. ».

Toutefois, Madame Erhart a entièrement abondé dans la position du Président de l’Université et n’a proposé aucune modification dans l’offre de formation affirmant que de toute façon le dialecte était le vecteur le plus efficace de promotion de l’allemand.

L’entretien n’a donc débouché que sur l’hypothèse de l’organisation d’une journée d’information sur les formations proposées par l’université.




Les chiffres de l’Alsace

Document N°1 26 janvier 2018 – APR Association de Prospective Rhénane

Par l’Association de prospective rhénane – Ce premier numéro de notre nouvelle série consacrée à la diffusion de données statistiques sur l’Alsace est aussi une occasion de saluer la coopération que l’APR a engagée avec Maurice Baslé, Professeur à l’Université de Rennes (1), pour exploiter les possibilités d’un bel instrument de traitement et de diffusion statistique qu’il a développé: la plateforme Finloc. Cette dernière est issue d’un projet de la Chaire Connaissance et action territoriale financée par la Fondation Université Bretagne Sud, dont le titulaire est Maurice Baslé.

Cette base de données est un excellent exemple d’utilisation de l’open data des administrations publiques nationales pour mettre l’information statistique publique en forme lisible et la diffuser auprès des acteurs des territoires, des chercheurs et du grand public intéressé. En l’occurrence il s’agit des données budgétaires des collectivités recueillies par la DGFIP du Ministère de l’économie et des finances. Finloc est une base qui peut être interrogée à distance, en accord avec ses opérateurs. Elle fournit à la demande de l’utilisateur des données et ratios concernant les comptes des collectivités, le tout sous une forme cartographique particulièrement parlante et commode d’utilisation.

À titre d’exemple, nous donnons dans les quatre cartes suivantes des indicateurs budgétaires particulièrement intéressants dans le domaine des investissements publics et de leur financement. Il s’agit de données pour l’instant provisoires, qui demandent à être confirmées et mises en contexte par les collectivités elles-mêmes. Ce travail collaboratif a déjà été réalisé en Bretagne. Quelques autres régions ont aussi accepté le travail de validation, dont l’Île de France. Nous espérons que l’Alsace (et pourquoi pas le Grand Est) sauront aussi s’intéresser à cette co-construction d’un outil d’analyse territorialisé original et performant. Tous les niveaux géographiques peuvent être concernés : de la commune à la région.

Pour l’instant les chiffres de l’Alsace exploités dans les cartes qui suivent sont donnés au niveau des EPCI à fiscalité propre. Elles font apparaître visuellement quelques intéressants patterns. Notre objectif dans ce premier numéro n’est pas de proposer des commentaires et analyses approfondies. Cependant, en guise d’appel à débattre, nous pouvons faire les remarques très générales suivantes :

– la première carte montre la concentration des dépenses d’équipement autour de Strasbourg et du sud du Haut-Rhin

– la seconde confirme le trait en considérant l’effort d’investissement par habitant, avec cependant des configurations différentes dans le Haut-Rhin et le massif vosgien.

– la troisième est très éclairante en termes de politique d’aménagement, dans la mesure où elle indique le taux de subvention (la part des investissements qui sont financés par subvention). On peut observer que les territoires périphériques ne sont pas oubliés. Une observation de ce type avait déjà été soulignée par Maurice Baslé dans le cas de la Bretagne lors de sa conférence du 6 novembre 2017 à l’APR.

– la quatrième carte indique le total des actifs immobilisés par habitant. Cette variable stock montre d’importantes différences territoriales, en particulier la concentration des actifs sur les deux-tiers sud du Bas-Rhin.

fig.1

1. Dépenses d’équipement par habitant
2013-2016

fig.2

2. Subventions d’investissement par habitant
2013-2016

fig.3

3. Taux de subvention
(subventions d’investissement perçues/dépenses d’équipement)
2013-2016

fig.4

4. Actifs immobilisés par habitant
2013-2016

Source : Chiffres DGSI, traitement Finloc. Chaire Connaissance et action territoriale, Maurice Baslé. http://www.univ-ubs.fr/fr/universite-bretagne-sud/l-ubs-en-bref/fondation-chaires/la-chaire-act-ter-connaissance-et-action-territoriale.html

Remarque :

Les EPCI regroupés par Finloc incluent la communauté d’agglomération de Sarreguemines car une des communes de son périmètre est alsacienne (Siltzheim).




Lettre ouverte à celles et à ceux qui parlent de vision identitaire

Lettre ouverte à celles et à ceux qui parlent de vision identitaire, de combat d’arrière-garde parfois malsain, de relents nauséabonds, de repli alsacien et j’en passe (1)

Par Pierre Klein, président d’ICA – Que l’on se pose donc la question de savoir comment l’on devient français. On le devient en faisant sien ce que l’on nous transmet de la France, en s’y identifiant. Et ce n’est pas la seule langue française qui fait de nous des Français. Sinon tous les francophones le seraient. Nous devenons Français par la culture et plus particulièrement par la culture politique par l’effet d’une sorte de formatage réalisé principalement par l’école et les médias. Et comme ces cultures, il faut bien le reconnaître, ne réservent que peu de place aux cultures « autres », des « autres », ces derniers voient leur identité se décomposer.

Si l’on est indifférent à cet état de fait qui donc veut que non seulement la culture « nationale » ne reconnaît pas véritablement les cultures dites régionales, sans quoi elle se préoccuperait de leur vie et de leur transmission, alors on comprend que l’on peut consentir à la disparition de la collectivité territoriale alsacienne.

Si l’on accepte le principe qui veut que la collectivité régionale n’a aucun ou que très peu de pouvoirs et de moyens non seulement pour pallier les déficits de la culture « nationale », mais surtout pour mettre en œuvre une véritable stratégie identitaire alsacienne à travers une socialisation alsacienne, alors on peut dire comme certains le font qu’une fusion avec d’autres régions ne menace pas l’identité alsacienne et que la réforme territoriale n’enlève à cette identité (2).

Dans le cas contraire, ne faut-il pas saisir l’opportunité qu’offre le débat actuel au sujet d’une institution politique à venir et à obtenir pour l’Alsace pour appeler la France à une régénération de la république fondée sur l’acceptation de la pluralité et de la multipolarité mettant notamment fin à la méfiance traditionnelle envers les régions, et à une rénovation d’un système né de la centralisation monarchique et du raidissement révolutionnaire, afin de l’adapter aux dynamiques politiques et sociales contemporaines, permettant en particulier à l’Alsace de mettre en œuvre toutes ses potentialités et de vivre à 360 degrés.

Au lieu de cela vous avez non seulement consenti à la dissolution institutionnelle de l’Alsace, vous ressortez aussi la vieille antienne du repli. Le seul repli que je connaisse est celui du communautarisme. C’est-à-dire celui qui exclut l’altérité et la pluralité. Celui du jacobinisme qui se traduit bien moins par une « francitude » ouverte et diverse, fondée sur une culture plurielle, que par une francité repliée et fermée, définie principalement par l’unicité de sa langue, de son histoire, de sa culture, c’est-à-dire comme une ethnie. Autrement dit, les tenants du système nous font une belle projection. Le repli, c’est les autres. Dans les cours de récréation, on appelle cela « C’est celui qui dit qui est ! ».

Qui donc est replié, celui qui prône l’ouverture et la pluralité, l’union dans la diversité ou celui qui défend la « mêmeté » (toujours pareil) et la « pareilleté » (tous pareils) et l’union dans l’uniformité et pour qui le français doit non seulement être la langue commune, mais aussi la langue unique (3) ?

Qui donc est replié, celui qui se revendique de la démocratie dont la finalité doit être la conjugaison de l’un et du divers, de l’universel et du particulier ou celui qui en sautillant sur sa chaise, tel un cabri répète république, république, république et qui fait une crispation sur l’homogénéité et la similitude et une complète confusion entre l’État et la nation, la nationalité et la citoyenneté ?

Qui donc est replié, celui qui traduit divisibilité (des pouvoirs) par répartition ou celui pour qui divisibilité signifie désunion ?

Parce que l’on voit plus loin de la plateforme de la cathédrale de Strasbourg que de la tour Eiffel, nous autres Alsaciennes et Alsaciens savons bien qu’un autre développement de la démocratie est possible, un développement qui a pour synonymes proximité, efficacité, subsidiarité.

Il ne devait pas manquer au tableau, que vous accusiez les promoteurs d’une nouvelle institution politique pour l’Alsace de vision identitaire, de combat d’arrière-garde parfois malsain, de relent nauséabond et que vous agitiez aussi le spectre de l’autonomisme et du séparatisme. Que je sache, il n’y a pas d’autonomistes en Pays de Bade ou à Bâle-Campagne et pourtant l’on y dispose des évolutions que je souhaite et que vous devriez souhaiter pour l’Alsace et … la France.

Camarades on attendrait de vous une argumentation d’une certaine profondeur intellectuelle, en l’occurrence contre une nouvelle institution politique alsacienne. Au lieu de cela « vous agitez le peuple avant de vous en servir ».

En guise de conclusion, je vous propose une citation de mon ami Yves Plasseraud : « C’est en redonnant vie à des régions aux contours pleinement acceptés et ressentis par les populations que l’on retrouvera le dynamisme perdu. » PK (4)

Notes

  1. Mais que sont devenus les anciens de la deuxième gauche, celle de l’imagination au pouvoir, celle des autogestionnaires. 
  2. Le minimum à venir et à obtenir serait que l’État mette en œuvre un enseignement de l’histoire et de la culture telles qu’elles ont été et sont construites en Alsace. Mieux encore, que la Région Alsace puisse le faire.
  3. Que devient donc la ratification par la France de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires et l’adoption de la Charte des collectivités territoriales d’Alsace et de Moselle pour la promotion de la langue régionale ?
  4. Ancien militant du SGEN-CFDT, notamment responsable de sa commission « langues et cultures opprimées », qui a en particulier travaillé les propositions largement reprises par le recteur Deyon dans sa circulaire de 1982, président de l’Initiative citoyenne alsacienne pour plus de démocratie (ICA).



Schick, s’ìsch chic Elsasserditsch z’reda !

SchickLogoCréation du groupement « Schick‘ Süd-Elsàss Culture et Bilinguisme »,

Antenne locale de l’Association Culture et bilinguisme- René Schickele Gesellschaft

Par Patrick Hell, Coordinateur mulhousien de Schick’ Süd-Elsàss Culture et Bilinguisme, info@assoschick.alsace – En ce début d’année 2018, s’est créée à Mulhouse une « antenne » sud-alsacienne de l’association René Schickele, qui porte le nom symboliquement bilingue de « Schick‘ Süd-Elsàss Culture et Bilinguisme ». Autant de références à l’association faitière, « Culture et Bilinguisme/ René Schickele Gesellschaft », qui a son siège à Strasbourg ; Schick’ étant à la fois une ellipse de « Schickele» et la volonté d’affirmer le caractère désormais résolument « chic » de la valorisation et de la promotion du bilinguisme et des cultures d’Alsace.

Der Schickele-Kreis wurde 1968 ins Leben gerufen, einem Zeitpunkt, als die Erosionserscheinungen der Sprachkenntnisse in der Region bereits alarmierende Ausmaße erreicht hatten. Er setzt sich, im Geiste des bedeutenden Schriftstellers, dessen Namen er trägt, für eine Politik zugunsten eines zweisprachigen Elsass ein, das von der Präsenz sowohl des Französischen als auch der Regionalsprache (Deutsch bzw. die alemannischen und fränkischen Dialekte) geprägt ist.

Dans cette démarche, notre association reste fidèle à une définition de la langue régionale d’Alsace qui associe l’allemand standard et les dialectes de la région, comme les deux faces de la même pièce linguistique. Pour exprimer cette vision large, elle a pris le nom de René Schickele, citoyen français et deutscher Dichter, un homme dont la vie et l’œuvre expriment l’ouverture vers les deux mondes culturels français et allemand, une ambition de qualité, un esprit progressiste et le dépassement de toute forme de nationalisme dans une perspective européenne et humaniste.

La maîtrise des deux langues consubstantielles à l’Alsace, le français et l’allemand sous ses formes dialectales et standard, constitue pour ses habitants, quelle que soit leur origine, la clé d’accès aux cultures dont elles sont les réceptacles, et corrélativement un levier privilégié d’intégration et d’épanouissement personnel et professionnel dans la région transfrontalière bilingue du Rhin Supérieur, associant l’Alsace, le Pays de Bade et la Suisse du Nord-Ouest.

Fìr d’ Züakunft vu unserer Gegend, ìsch ‘s bsunderscht wìchtig,  àss jeder Mìtbarger Züagàng züa ihra Sprocha bsetzt, sowia züa ìhra Gschìchta un Kültürerb. L’enjeu est de faire en sorte qu’il redevienne chic de parler aussi bien Elsasserditsch, Hochdeutsch que français en Alsace, tout en élevant la langue à ce qu’elle peut exprimer de meilleur.

« Schick’ Süd-Elsàss Culture et Bilinguisme », tout en affirmant sa personnalité, affiche l’ambition de s’inscrire dans une véritable dynamique partenariale avec toutes autres initiatives qui poursuivent les mêmes objectifs. Dans cet esprit, notre groupement proposera diverses manifestations, telles qu’un cycle de conférences, sur des thématiques ayant trait, au sens large du terme, à l’Alsace, ses cultures, ses langues, son avenir.

Schick’ Süd-Elsàss s’articule autour d’une équipe dynamique et ouverte, composée de personnes d’horizons et de sensibilités très diverses, que vous retrouverez sur le site internet de l’association.

http://assoschick.alsace/

Site internet qui vous permettra également de vous informer sur les objectifs et actions de l’association.




Schritt für Schritt

Schritt für Schrittcréer un biotope favorable au transfrontalier

ParVincent Goulet, sociologue, animateur de l’association Grenz’up (Mulhouse) – Le constat est connu : chômage en Alsace, Fachkräftemangel in Baden. Pourtant, malgré les incitations de Pôle Emploi et des autres acteurs publics du travail transfrontalier, les candidats français ne se bousculent pas pour traverser le Rhin. Pourquoi ? Et surtout, que faire ?

En mai 2017, seulement 37 demandeurs d’emploi se sont manifestés auprès des permanences mulhousienne et colmarienne du Service de Placement Transfrontalier de Pôle Emploi. Ce même mois, une trentaine de chômeurs ont été placés par ce même service en Suisse, en Allemagne et en France (1). De leur côté, les formations transfrontalières « sur mesure » peinent souvent à recruter (Upper Rhine Train du Greta, devenu « SAS pour l’Allemagne », AFPA/WeGebAU, etc.).

Sur le plan financier, le marché de l’emploi allemand manque d’attractivité : les salaires n’y sont pas toujours supérieurs à ceux proposés en France. En Sud Alsace, la Suisse est un rude concurrent, avec de meilleures liaisons de transport et surtout des salaires qui vont du double au triple. Pour l’homo economicus, l’acteur rationnel qui calcule coûts et bénéfices, plus l’obstacle de la frontière est perçu comme élevé, plus les compensations (notamment en terme de salaire) devront l’être aussi. Construire un marché de l’emploi bado-alsacien suppose donc de trouver des leviers culturels plutôt qu’économiques. L’Alsacien doit se sentir chez lui autant en Bade qu’en Alsace, de façon à envisager l’emploi en Allemagne comme une possibilité « naturelle ». On en est loin.

Vrais et faux obstacles

Les principaux obstacles à la mobilité frontalière sont les durées et coûts des transports, leurs effets négatifs sur la vie familiale, la difficulté de valoriser de manière égale de part et d’autres du Rhin diplômes et expériences professionnelles, les complications administratives.

La barrière linguistique, très souvent mise en avant, a un fort effet psychologique sur les potentiels candidats à la mobilité transfrontalière mais les études qualitatives montrent que cet obstacle n’est pas rédhibitoire : après 2 mois de travail en Allemagne, les salariés francophones accèdent à une « zone de confort linguistique » qui leur permet de venir sans angoisse sur leur lieu de travail (2). L’allemand comme « langue de service » (pour répondre aux consignes et faire face aux tâches de l’activité professionnelle) doit cependant évoluer en « langue de culture » (3), de façon à pouvoir discuter et plaisanter avec les collègues, participer à la vie syndicale et sociale de l’entreprise et autour de l’entreprise.

L’intégration de l’Alsace à la France a fait perdre de vue à notre région son caractère bilingue et contribue à donner à l’allemand le caractère de « langue étrangère », alors qu’il s’agit d’une langue régionale, qu’elle soit pratiquée sous sa forme dialectale ou standard. Ce caractère régional de l’allemand en Alsace est d’ailleurs renforcé par la présence toute proche du pays de Bade et la Suisse alémanique, deux précieux points d’appui pour l’usage des parlers germaniques alsaciens.

Un autre obstacle de taille est la grande méconnaissance par les salariés français des attentes des employeurs allemands et des conditions de travail en Bade. Selon une enquête quantitative menée fin 2013 auprès de 1750 demandeurs d’emploi alsaciens parlant allemand (4), 80 % avouaient avoir une faible connaissance du marché de l’emploi du Bade-Wurtemberg.

„80% der Befragten verfügen, nach eigenen Angaben, über überhaupt keine oder wenig Kenntnisse des Arbeitsmarktes; 64% haben keine oder wenig Kenntnisse des Wirtschaftssystems; 81% haben keine oder wenige Kenntnisse der Beschäftigungs-möglichkeiten und 82% kennen überhaupt nicht oder fast überhaupt nicht das Ausbildungssystem.“ (P. 47)

Pourtant, plus de la moitié des participants à cette enquête avaient déjà eu, dans le cadre scolaire, familial ou professionnel, des rapports directs ou indirects avec l’Allemagne, ce qui les incitait d’ailleurs à plutôt anticiper un effort d’adaptation.

„Dieser Bevölkerungsgruppe, die Deutschland aus erster oder zweiter Hand kennt, sind die kulturellen Unterschiede im Arbeitsleben voll bewusst. 77,5% stimmen der Aussage völlig oder weitgehend zu, dass eine Arbeitsstelle in Baden-Württemberg bedeuten würde, sich Arbeitsmethoden und Mentalitäten anzupassen, die von den im Elsass üblichen abweichen.“ (P.46)

Lorsque l’on approche les Alsaciens qui ne revendiquent pas de connaissances particulières en allemand, la distance affective et culturelle avec le pays de Bade peut être encore plus grande. Lors de mes nombreuses rencontres avec des jeunes et des moins jeunes, dans le cadre de mes études sociologiques ou des activités de Grenz’up, combien n’avaient pas la moindre idée de ce que pouvait leur offrir l’Allemagne ! Une jeune fille de Neuf-Brisach, inscrite en BTS gestion de l’eau, cherchait désespérément un apprentissage en Alsace ou en Lorraine, alors que la station d’épuration toute proche de Breisach recherchait un Azubi depuis de longs mois ; des jeunes du quartier Drouot à Mulhouse qui « font de l’allemand » à l’école mais n’ont jamais mis les pieds à Müllheim ou Freiburg ; des dizaines de Mulhousiens qui vont régulièrement faire les courses au DM et au Lidl de Neuenburg, manger des glaces à Müllheim ou se détendre aux thermes de Bad Bellingen mais qui n’ont aucun ami allemand avec qui parler et qui ne pratiquent pas véritablement la langue lors de leurs excursions touristico-consuméristes…

Développer ensemble une culture de l’emploi frontalier

Sur Mulhouse et sa région, on assiste à une floraison d’initiatives en faveur de l’emploi et la formation transfrontalière, et c’est tant mieux : la journée annuelle « Warum Nicht! » et les « Monatstreff » organisés par la MEF, les cafés langues « Thé’Cap ? » proposés par le CRIJ et Sémaphore, les formations universitaires trinationales accompagnées par NovaTris, l’action du SPT de Pôle Emploi et de l’Arbeitsagentur, les ateliers « Débloquer son allemand » de Grenz’up, le soutien à l’apprentissage transfrontalier par lesconseillers Eures-T de Kehl, les 5 lycées professionnels qui proposent dans le Haut-Rhin l’Azubi-Bacpro et ses stages pratiques en Allemagne, la politique volontariste de l’Académie de Strasbourg (soutenue par les collectivités territoriales) en faveur du bilinguisme, les « Eurostages 2020 », stages de découverte de 3° en Allemagne, rendus possibles par l’association de parents d’élèves Eltern, „Wirtschaft macht Schule – Les classes sortent en boîte“ proposé par l’IHK, la CCI et l’Académie de Strasbourg, le plan « Réussir sans frontière » de la région, etc.

Les outils existent, il s’agit de les utiliser et de faire vivre le transfrontalier. Une difficulté est de rendre visible toutes ces offres, de conseiller au plus près du terrain celles et ceux qui pourraient en profiter, et de les articuler avec des expériences concrètes et affectives (si possibles réussies !) de passage du Rhin. Pour ce faire, il est indispensable de sortir de la pensée institutionnelle, qui privilégie les « dispositifs », pour mobiliser, aux côtés des acteurs publics, ce que les Allemands appellent laZivillgesellschaft, la société civile : les parents d’élèves, les clubs de sports, les amicales et associations de toutes sortes, les syndicats salariés et patronaux, les Grenzgänger qui ont une expérience de la mobilité frontalière (39 000 dans le Haut-Rhin, dont seulement 5 000 vers l’Allemagne – chiffres 2016).

Le rôle des employeurs allemands est déterminant. Il est indispensable qu’ils manifestent publiquement, en paroles et en actes, leur désir de recruter des salariés alsaciens. Cela passe par une reconnaissance intégrale des diplômes français (éventuellement après une période complémentaire de formation ou encore 2 ans de travail en Allemagne), la mise en place d’une période d’adaptation linguistique et culturelle (où l’entreprise accepte de jouer aussi un rôle de « professeur d’allemand » en immersion), et quelques avantages matériels pour compenser les contraintes de déplacement.

Toucher les publics les mieux prédisposés

Tout habitant en Alsace fait partie du Rhin supérieur et chacun doit pouvoir accéder au marché de l’emploi frontalier, quelles que soient ses racines, son histoire ou sa culture familiale. Les observations de Grenz’up montrent que les individus ayant une récente trajectoire migratoire sont particulièrement prêts à consentir à l’effort supplémentaire que suppose la mobilité transfrontalière. Depuis 2016, plus de la moitié des participants à l’atelier « Débloquer son allemand » ont un Migrationshintergrund. Parmi les jeunes « Azubi-Bacpro » de la région, celles et ceux qui ont une origine étrangère et parfois de la famille qui s’est aussi installée en Allemagne (depuis la Turquie, l’ex-Yougoslavie, les autres pays de la Mitteleuropa), ont une forte propension à vouloir travailler en Allemagne.

De par leur trajectoire personnelle et familiale, ces migrants et enfants de migrants ont acquis une forme de capital de mobilité qui peut devenir une ressource décisive pour se former ou travailler de l’autre côté du Rhin. Dans leur subjectivité, la place est déjà faite à l’altérité, ils vivent au quotidien l’écart entre différentes formes d’attachement, ce qui peut faciliter leur mobilité frontalière.

L’identité rhénane de notre région ne peut que s’enrichir de ces apports, un sang neuf qui coule dans les artères ancestrales du Rheinschiene. Ces Alsaciens d’origine étrangère, tout comme les Alsaciens de longue date, portent la distance et le plurilinguisme en eux. Tous savent penser « l’écart » et « l’entre », qui donnent un regard plus acéré sur le monde (5), et notre région peut offrir un cadre culturel, politique et médiatique pour qu’ils puissent exprimer ce rapport spécifique au monde qui conjugue attachement et ouverture, fierté d’être soi-même et esprit d’aventure.

La tâche est de longue haleine, mais passionnante, taillée sur mesure pour notre territoire de « marche », à l’intersection des mondes roman et germanique. Mettons-nous en réseaux, coopérons de manière souple, de manière à cultiver les potentialités de notre territoire. Le transfrontalier n’est pas un gâteau à se partager, c’est notre terre commune à investir et à faire fructifierensemble.

Notes

  1. Source : L’Echo transfrontalier/Das grenzüberschreitende Echo, newsletter n° 4, mai 2017, de Pôle Emploi UT 68.
  2. Vincent Goulet, « Jeunes et mobilité professionnelle transfrontalière en Sud Alsace », enquête 2014-2015, Laboratoire SAGE (Sociétés, Acteurs, Gouvernement en Europe), UMR 7363 CNRS/ Université de Strasbourg.
  3. Heinz Wismann, Penser entre les langues, Paris, Albin Michel, 2012.
  4. Enquête DFI/EI/SC, Grenzüberschreitende Berufsbildung und Beschäftigung junger Menschen am Oberrhein. Eine Pilotstudie im Eurodistrikt Strasbourg-Ortenau, 2014.
  5. Lire François Jullien, Il n’y a pas d’identité culturelle, l’Herne, 2016, en particulier le chapitre 3, « La différence ou l’écart : identité ou fécondité ».



Strasbourg 1880-1930, l’ébauche d’un laboratoire transfrontalier

Par Vincent Goulet, sociologue – Que peut-on retenir de la belle exposition « Laboratoire d’Europe, Strasbourg 1880-1930 », visible au Musée d’Art moderne et contemporain ? Strasbourg a-t-elle véritablement été, durant cette période, une métropole régionale frontalière où l’Europe se serait inventée ? Pas si sûr, mais l’idée a toujours de l’avenir.

Au premier regard, on est séduit par la richesse et le bouillonnement de ces années charnières qui partout en Europe ont été prolifiques, tant dans le domaine des arts plastiques, de l’architecture que de la recherche scientifique. Textes d’accompagnement et scénographie insistent sur la créativité et l’éclat de la vie culturelle strasbourgeoise de ces années charnières, jusqu’à parfois verser dans l’autocélébration (1). Une attention plus soutenue sur les pièces exposées et la lecture attentive du catalogue viennent cependant confirmer la sensation de juxtaposition quelque peu hétéroclite procurée par l’exposition. Indéniable « creuset culturel » durant cette période, Strasbourg n’est cependant pas devenue une capitale régionale de rang européen. On peut se demander ce qui a manqué à ce projet artistique et politique, dont l’intention trouve aujourd’hui un écho si particulier.

Une tentative de réparation artistique

L’histoire commence dans les flammes. En août et septembre 1870, les bombardements de Strasbourg par les Prussiens détruisent le Musée d’art des Aubettes et ses peintures qui n’avaient pas été mises à l’abri. La bibliothèque municipale du Temple-neuf brûle avec ses trésors médiévaux et renaissants, comme le célèbre Hortus deliciarum du XIIème siècle. Une part inestimable de la culture rhéno-alsacienne, à laquelle s’étaient ajoutées les dépôts de la période napoléonienne, est réduite en cendre. Ces dommages sont particulièrement malvenus pour les Allemands qui, en annexant Strasbourg et l’Alsace au Reich, cherchent à réactiver la représentation d’un « âge d’or » de l’espace rhénan durant le Saint Empire Romain Germanique.

Strasbourg se reconstruit donc sur une béance. Berlin cherche à poser quelques points de suture en s’efforçant de reconstituer un patrimoine artistique pour la ville. Wilhelm Bode, le conservateur des musées berlinois, est chargé de créer un nouveau musée et de rassembler une collection qui fasse de Strasbourg une vitrine de l’empire allemand. Son projet initial est de donner une « importance particulière aux écoles allemandes anciennes, notamment souabe et rhénane », de façon à favoriser l’attachement de la population strasbourgeoise à son passé médiéval et renaissant germanique.

Cette intention n’a pas été réalisée, et effectivement la salle de l’exposition où est présentée une sélection d’œuvres acquises par Bode donne une impression de décousu : quelques œuvres rhénanes certes (comme le « portrait d’un jeune homme » d’Hans Baldung Grien), mais aussi des peintures et pièces de mobilier italien, des copies anciennes de maîtres anciens (les originaux restant trop chers), un Greco que Bode n’avait pas accepté à Berlin car il détestait ce peintre… Hostile à la peinture française et peu ouvert aux courants modernes, Bode rassemble une collection certes de qualité mais « subvertie par les forces du marché [de l’époque] comme par son goût personnel »(2). Au contraire de Colmar ou Freiburg, dont les collections montrent une remarquable continuité, un hiatus s’ouvre entre Strasbourg et sa propre collection artistique.

Strasbourg, la ville-vitrine de tous les possibles 

À partir des années 1880, la ville se remet de la guerre. Une partie de la population a « opté pour la France » et émigré, mais la ville grossit, alimentée par l’exode rural lié à l’industrialisation, l’immigration de fonctionnaires et militaires prussiens, mais aussi de civils venus des régions allemandes plus proches (Palatinat, Bavière et Bade). La population de Strasbourg double entre 1871 et 1910 et passe de 85 000 à 185 000 habitants. La surface de la ville triple, son visage urbain se transforme, avec de prestigieuses réalisations comme la Neustadt et son quartier universitaire, ou des zones résidentielles comme les cités jardins destinées à la classe ouvrière. Pour le Reich, Strasbourg est à la fois une vitrine et un territoire à mettre en valeur, bref une colonie dont il s’agit de tirer rapidement le meilleur parti. Du fait des changements démographiques et politiques, les cartes sont rebattues. Des opportunités s’ouvrent à Strasbourg qui attire les jeunes ambitions et talents allemands qui viennent se mêler aux Alsaciens restés sur place.

L’urbanisme et l’architecture sont les domaines de prédilection de l’action publique allemande, relayée par une administration municipale qui gagne en autonomie. Si quelques concessions sont faites au goût français (comme la reconstruction de l’Aubette), la construction de la Neustadt s’inscrit dans le style allemand, ce qui provoque quelques frustrations chez les Alsaciens. Comme dans les autres grandes villes d’Europe, la modernité ouvre de grands axes monumentaux et perturbe les repères traditionnels. Déjà l’aménagement urbain est une activité particulièrement soumise aux courants internationaux : les règlements d’urbanisme allemands survivent au retour à la France et la physionomie de Strasbourg reste durablement marquée par cette période d’intense construction et de réaménagement urbain (commencement de la « Grande Percée » au niveau de l’actuelle rue du 22 novembre et qui sera poursuivi après la guerre)(3). Ces grands travaux d’urbanisme sont largement pilotés par le pouvoir central et interagissent finalement peu avec milieu culturel strasbourgeois.

L’université Kaiser Wilhelm est un autre grand chantier des autorités allemandes. Il s’agit là aussi d’un investissement « top down », bâti sur le modèle berlinois de Wilhelm von Humboldt, c’est-à-dire une université qui articule étroitement recherche et enseignement tout en favorisant le décloisonnement des disciplines. Les bonnes conditions de salaire et de travail attirent les universitaires allemands, chercheurs confirmés ou jeunes enseignants, qui profitent de ce tremplin pour accélérer leur carrière. Les étudiants, venus de plus en plus nombreux de toute l’Allemagne (390 en 1872, 5 fois plus en 1913), profitent de la riche bibliothèque dont s’orne l’université. L’exposition du MAMCS n’est pas avare des trésors accumulés par l’université allemande qui deviendront l’héritage de la française à l’issue de la guerre de 1914-18 : instruments scientifiques, reproductions en plâtre d’œuvres d’art majeures, espèces végétales et animales soigneusement momifiées et classifiées… Couronné de succès, ce modèle universitaire humboldtien ne sera pas remis en cause après le « retour à la France » et permettra, entre autre, à l’histoire sociale de faire ses premiers pas (l’École des Annales de Marc Bloch et Lucien Febvre). Néanmoins, si l’université offre un cadre intellectuel solide à la ville, Strasbourg reste au tournant du siècle un lieu de passage, aussi bien pour les enseignants-chercheurs que pour les étudiants les plus prometteurs.

La création en 1890 de la Kunstgewerbeschule municipale répond au désir de créer une dynamique artistique locale qui soit favorable à l’économie strasbourgeoise. Sa direction est confiée à un Munichois, Anton Seder, un ornementiste marqué par le mouvement Arts and Crafts et le Jugendstil. Alors que les grandes réalisations urbanistiques, muséales et universitaires restent déconnectées de la sensibilité alsacienne, c’est autour des arts décoratifs que l’on peut percevoir de nouvelles formes artistiques propres au territoire rhénan.

Les arts déco strasbourgeois, l’expression d’une culture singulière

Les salles de l’exposition consacrées à Charles Spindler, Léon Elchinger, Jean-Désiré Ringel d’Illzach émeuvent par la qualité et la singularité des œuvres présentées. Dans le domaine du graphisme, où Strasbourg s’est particulièrement illustrée, on remarque Leo Schnug, Emile Schneider, Paul Braunagel, Lika Marowska, Anton Seder, Joseph Sattler.

Certains de ces artistes sont alsaciens, d’autres « vieux allemands », mais tous s’inscrivent dans une veine sécessionniste, et quelque peu « antiprussienne », influencée par Munich. On peut voir dans ce courant artistique les effets d’une évolution politique : peu à peu, une majorité d’Alsaciens accepte l’idée de faire partie d’un empire allemand qui lui apporte prospérité économique et droits sociaux (caisses de prévoyance, ouverture des universités aux femmes) mais elle refuse d’être traitée en mineure par la tutelle prussienne. Cette sensibilité antiprussienne ne doit pas être confondue avec la posture farouchement pro-française, manifestée par une frange de la population alsacienne qui, en phase avec les discours « revanchards » outre-Vosges –tenus par exemple par Maurice Barrès-, rejette en bloc toute culture allemande.

La nuance est de taille, et c’est ici que l’on saisit toute la complexité du laboratoire strasbourgeois, en particulier à travers le groupe de Saint-Léonard, animé par le brillant illustrateur et ébéniste Charles Spindler. La plupart de ses confrères ont fait comme lui ses études artistiques en Allemagne, certains en France ou dans les deux pays. Comme tous les mouvements Art nouveau, il s’agit de renouer avec une tradition préindustrielle, de revaloriser le travail et le geste créateur de l’artiste-artisan. Alors que l’éclectisme jusqu’alors en vogue se fige dans une forme d’académisme, le Jugendstil s’inspire de la nature, recherche la pureté des lignes mais aussi une force expressive, parfois dans un certain dépouillement, parfois dans l’exacerbation des traits. Pour Spindler, le Jugendstil peut puiser dans le répertoire régional, les Volkskunde (arts populaires) qui se développent en Allemagne mais aussi en France (Frédéric Mistral et le Museon Arlaten en Provence). L’Art nouveau, marqué par sa brièveté, est aussi pétri de tensions, voire de contradictions. Il convient bien à la situation alsacienne, une société qui se cherche entre aspiration à la modernité et fidélité à son passé.

Les œuvres présentées par le groupe de Saint-Léonard emportent aujourd’hui encore l’adhésion : mobilier, marqueterie, affiches, sculpture, quelque chose de singulier s’invente, ancrée dans la culture alsacienne, ouverte aux courants réformateurs de l’Arts and Crafts, conjuguant avec talent le riche fond culturel germanique avec l’aspiration au dépouillement de la ligne. Charles Spindler représente le Reichsland d’Elsass-Lothringen par trois fois dans les expositions internationales : Paris en 1900 (un « salon de musique » aux splendides marqueteries), Turin en 1902 (une « salle à manger » avec d’audacieuses chaises d’inspiration alsacienne), Saint-Louis (USA) en 1904 (bureau fumoir).

La vitalité des revues artistiques

Le dynamisme strasbourgeois est aussi perceptible à travers ses revues qui prennent souvent pour modèle celles de Munich. Bruder Lustig et Simplicius sont antiprussiennes, anticléricales, elles refusent l’impérialisme allemand comme le chauvinisme français. Jung-Deutschland/Jung-Elsass accueillent des contributions de Rilke, un peu plus tard la Südwestdeutschrundschau milite pour l’intégration des jeunes forces artistiques (Spindler, Schickele, Abel, Prévôt) dans un espace culturel germanique propre à l’Allemagne du Sud-Ouest, indépendant de Berlin ou Munich.

Le groupe autour de l’écrivain René Schickele fait partie de ceux qui ont tenté de penser l’Alsace comme une identité purement culturelle (« Elsässer rein geistig gedacht »). Opposés aux nationalismes, Schickele, Stadler, Flake, sont particulièrement attentifs au dialogue entre la culture française et allemande, ils conçoivent l’Alsace et le Reichsland comme un pont entre les deux grandes cultures européennes : ils lancent plusieurs revues, à l’existence éphémère, der Stürmer (1902), der Merker (1903), enfin das Neue Elsass (1911) qui publie aussi des articles en français. Ces artistes et écrivains, dont plusieurs sont nés après la reconquête de l’Alsace par les Allemands, « acceptent l’héritage culturel allemand, non pas dans le sens d’une assimilation délibérée à l’Empire, mais au contraire dans celui de la manifestation renouvelée et originale de leur propre identité »(4).

La période est aussi propice au développement d’une littérature en allemand dialectal d’Alsace, l’elsasserditsch. Gustave Stoskopf (récits humoristiques et pièces de théâtre), Marie Hart, les frères Matthis (poésie). Le renouveau de la culture alsacienne permet sans doute de développer une loyauté à l’égard de l’Allemagne tout en défendant ses particularismes. L’écrivain Ernst Stadler donne une belle définition de l’alsacianité : « Elsässertum ist nicht etwas Rückständiges, landschaftlich Beschränktes, nicht Verengung des Horizontes, Provinzialismus, « Heimatkunst », sondern eine ganz bestimmte und sehr fortgeschrittene seelische Haltung, ein fester Kulturbesitz, an den romanische sowohl wie germanische Tradition wertvollste Bestandteile abgegeben haben » (1912).

Le champ artistique strasbourgeois est travaillé par des forces contradictoires, ce qui n’est pas forcément défavorable à la créativité. Ainsi la Revue alsacienne illustrée (1898-1914), créée par Charles Spindler, tient longtemps une position médiane entre culture allemande et singularité alsacienne, mais à partir de 1902, sous la direction de Pierre Bucher, elle tient de plus en plus ouvertement un discours en faveur du « retour à la France ». Le régionalisme est alors utilisé comme une machine de guerre pro-française et non comme un chemin de traverse qui puisse permettre l’invention d’une culture originale, expression de la position frontalière de Strasbourg entre les autres grandes villes européennes.

La timidité artistique de la bourgeoisie strasbourgeoise

Ce qui frappe dans l’exposition est l’absence de relais dans la société civile strasbourgeoise en faveur d’une modernité culturelle à la hauteur des ambitions de la ville. Une partie de la bourgeoisie alsacienne s’est repliée après 1871 en France, les Allemands qui viennent à Strasbourg sont surtout des militaires et des fonctionnaires qui ne s’installent pas durablement. Même les universitaires sont souvent « de passage ». La ville connaît un début de melting-pot, mais pas suffisant pour égaler une métropole comme Munich, qui compte 500 000 habitants en 1900. De plus, le goût strasbourgeois reste clivé entre France et Allemagne, la défense de l’un ou de l’autre ayant une forte charge identitaire.

L’exposition de 1907, organisée par la Société des amis des arts de Strasbourg en est un bon exemple. Il s’agit de montrer « le mouvement artistique français d’aujourd’hui », en réponse à l’exposition d’art allemand organisée l’année précédente par le Verband der Kunstfreunde in den Ländern am Rhein. L’exposition est patronnée par Rodin, artiste français de rayonnement international, qui fait le déplacement. L’événement est de taille, mais les œuvres présentées très conventionnelles. Les impressionnistes ont la part belle, avec un choix d’œuvres assez convenues. La seule peinture exposée de Cézanne n’est pas des plus modernes. Il manque les postimpressionnistes, les fauves, les nabis, Matisse et Picasso. Bref, l’exposition reste figurative et totalement hermétique aux nouveaux courants qui s’orientent vers la géométrisation et l’abstraction. L’exposition déroute pourtant le public strasbourgeois, plutôt conformiste(5).

On comprend que l’environnement de la ville n’est guère favorable à l’innovation. Toute à la défense du bon goût français, la bourgeoisie strasbourgeoise est restée conservatrice et ne soutient guère les audaces des jeunes pousses artistiques locales. La timidité domine aussi dans le domaine des nouvelles technologies d’alors : l’exposition du MACMS évoque brièvement les deux nouvelles formes naissantes d’industrie culturelle, la photographie et le cinéma, mais il faut reconnaître que Strasbourg ne s’est pas saisie de ces nouvelles techniques. Concernant la vie musicale, elle semble avoir été intense mais peu innovante. L’imprimerie et l’affiche, les arts graphiques en général, sont de bonne tenue pour une ville moyenne, mais sans parvenir à l’excellence manifestée par Munich, Vienne ou Berlin.

Le retour à la France

De manière opportune, l’exposition intègre la période 1918-1930, de façon à laisser glisser le regard au-delà des ruptures politiques. Les continuités ne sont cependant pas évidentes. Certes, l’université garde son rôle structurant, mais le domaine artistique perd en vigueur, avec par exemple la nomination du jeune Hans Balthasar Haug à la suite de Wilhelm Bode au Musée des Beaux-Arts. Il acquiert des œuvres alsaciennes de la période médiévale (comme le vitrail appelé le « Christ de Wissembourg ») ou de la Renaissance, mais il ne fait guère le lien avec l’art contemporain qu’il apprécie peu. La direction de l’école des arts décoratifs échoie au sculpteur alsacien François-Rupert Carabin, dont la famille avait opté pour la France et qui a fait ses études à Paris. On peut douter que ses fantasmes érotiques, où la femme est souvent avilie, ait pu être une source d’inspiration durable pour ses élèves.

Schickele part en Allemagne, Hans Koch, grand collectionneur, membre et mécène des Stürmer, fait de même. L’époque de l’après-guerre est favorable à la radicalité de la Nouvelle Objectivité ou à l’abstraction, deux courants artistiques assez éloignés de la sensibilité des capitales provinciales(6). L’expérience de « création totale » des Aubettes (Sophie Taeuber-Arp, Theo van Doesburg et Jean-Hans Arp), commanditée durant les années 1920 par les frères Horn, promoteurs immobiliers et collectionneurs, reste marginale et incomprise. Très vite rejetées par la population strasbourgeoise, les Aubettes n’attirent pas l’attention du monde intellectuel et universitaire de l’époque.

Le rêve d’une identité culturelle alsacienne tournée vers l’avenir

Objet des violents appétits de deux grandes nations européennes, et dans le même temps choyée par ses colonisateurs successifs, Strasbourg avait une position interstitielle intéressante entre mondes roman et germanique. Le milieu artistique a cependant eu du mal à se déployer de manière autonome par manque d’une bourgeoisie locale suffisamment nombreuse et audacieuse, par la faiblesse d’un marché local engoncé dans des idéologies nationalistes.

L’expérience du groupe de Saint-Léonard montre que le régionalisme alsacien aurait pu être une ressource propre, susceptible d’être réappropriée de manière riche et différenciée. L’héritage a été tiraillé entre tendance conservatrice (Anselme Laugel) et une autre plus moderne (Charles Spindler), pour être finalement confisqué au bénéfice d’une propagande antiallemande et antimoderne.

Les tentatives littéraires de René Schickele et de ses proches pour mettre Strasbourg au cœur d’une conception nouvelle de l’Europe auront été finalement peu entendues au-delà des cercles d’avant-garde.

Plutôt qu’un espace de fertilisation croisée, Strasbourg aura finalement été un lieu de confrontation entre deux cultures nationales qui chacune cherchait à affirmer son hégémonie. Christophe Didier conclut le catalogue de l’exposition sur l’échec de ce « laboratoire » : « L’Alsace et Strasbourg, trop petites, trop déchirées, trop étriquées sans doute pour l’avant-garde, n’ont pas su faire émerger à l’instar de Munich (modèle souvent revendiqué), le terreau éditorial et médiatique qui aurait pu apporter à l’Europe une création littéraire « alsacienne ». »

Au siècle dernier, la position frontalière de Strasbourg, avec les basculements successifs d’un État à l’autre, à la fois atout et handicap, n’a pas permis un essor autonome. Aujourd’hui que la situation géopolitique est plus stable et que la métropole se développe à grande vitesse, Strasbourg saura-t-elle profiter de sa position privilégiée pour inventer une culture propre qui se nourrisse pleinement des apports des deux rives du Rhin ?

Notes

  1. L’exposition est visible au MAMCS jusqu’au 25 février 2018.
  2. Cf. l’article de Pascal Grenier ainsi que celui de Joëlle Pijaudier-Cabot dans le catalogue.
  3. Cf. l’article de Jean-Louis Cohen dans le catalogue.
  4. „Ein schwieriges Erwachen : Der neue Kunst und die nationale Problematik am Beispiel der Presse im Reichsland Elsass-Lothrigen“, Jean-Louis Elloy et Christophe Didier, Jugendstil am Oberrhein, Badisches Landsmuseum Karlsruhe, G. Braun Buchverlag, 2009
  5. Voir dans le catalogue l’article de Barbara Forest.
  6. À Freiburg en septembre 2016, l’exposition du pioner de l’art moderne Adolf Hölzel n’est guère mieux reçu par le public, mais la Kunstverein fribourgeoise a fait preuve d’audace (voir la magnifique exposition « Im Laboratorium der Moderne. Hölzel und sein Kreis » à l’Augustinermuseum jusqu’au 18 mars 2018).