Quel rôle jouent les médias audiovisuels régionaux… ?

Jean-Pierre BERG – septembre 2017 – Quel rôle jouent les médias audiovisuels régionaux pour le maintien de l’identité alsacienne ou l’accélération de sa disparition ?

La question est d’autant plus importante que la création de la nouvelle région “Grand Est” en 2016 – qui englobe l’Alsace, la Lorraine et l’ancienne région Champagne-Ardenne – a fait disparaître une représentation politique propre à l’Alsace. Donc, à terme on peut craindre une disparition du peu d’audiovisuel public propre à l’Alsace : France 3 Alsace et France Bleu Alsace.

L’article des DNA du 30 août sur les nouveaux programmes télé de France 3 Alsace à partir de l’automne 2017, n’est pas vraiment rassurant, car il apparaît que le souci des dirigeants nationaux de France 3 est d’insérer davantage encore France 3 Alsace dans le paysage audiovisuel du Grand Est.

Pour mieux comprendre la situation, je vous propose d’aborder 2 aspects :

  • le bilan de la situation actuelle de l’audiovisuel régional ;
  • des pistes et des actions concrètes au niveau des programmes pour avoir une vraie télévision régionale.

Le bilan de la situation actuelle

Question préalable. Avons-nous de vrais médias audiovisuels publics propres à l’Alsace, dignes de ce nom ? Quelle est leur contribution au maintien de la conscience identitaire alsacienne. A savoir, l’animation de la vie politique, la diffusion de la langue et de la culture régionale, la présentation des enjeux économiques, la valorisation de notre patrimoine historique, assurément la réponse est négative, nous n’en avons pas. La situation était meilleure dans le passé avant et après la 2e guerre mondiale jusqu’en 1960.

Au niveau de la radio (puisque la télévision ne se développera que dans les années 55/65 à partir d’une éphémère “Télé-Strasbourg” en 1953), il y avait une certaine continuité dans les années 50 avec la période des pionniers de l’avant-guerre où la liberté d’émission et de création était concédée par le ministère des PTT. Ceci même si les choses ont changé juridiquement à partir des ordonnances de 1945 qui ont mis fin à la concession et institué le monopole de diffusion et la création de la RTF.

Radio Strasbourg était très écoutée alors. La télé était à ses débuts. La station produisait des émissions de qualité en alsacien et en français : théâtre, sketches, variétés. Elle produisait aussi un bulletin d’information en allemand. L’orchestre Radio symphonique de Strasbourg était une référence. Tout le monde en Alsace connaissait les premières notes de l’indicatif de Radio Strasbourg “S’Elsass unser Landel” (do/la-la/sib/sol/do). Tout le monde écoutait “Radio Krutenau”.Tout le monde se réjouissait de suivre à la radio les facéties de Germain Muller et de ses acolytes dans des pièces de théâtre et sketches grinçants produits après-guerre. Tout le monde connaissait le nom des animateurs dont la voix leur était familière. Je pense en particulier à Jean-Paul Gunstett (qui est souvent parmi nous) et à bien d’autres.

Au début des années 60, il y a eu une “reprise en mains” et un alignement selon des critères nationaux. Probablement en lien avec l’avènement de la Ve République en 1958. Suivent plusieurs décennies de réformes et de réorganisations permanentes sous le contrôle de l’État.

Pour mémoire :

  • la création de l’ORTF date de 1964 ;
  • l’éclatement le l’ORTF en 1974 ;
  • la création de FR3 Alsace en 1975 ;
  • la création de France Télévisions en 1992, avec 13 directions régionales ;
  • la réforme de France Télévisions en 2010 avec une nouvelle organisation du réseau régional de France 3 en 24 antennes de proximité et 4 pôles de gouvernance.
  • la réorganisation de France 3 en janvier 2017 pour s’adapter à la réforme régionale de 2014 avec la suppression des 4 pôles de gouvernance, remplacés par 13 directions régionales et le maintien de 24 antennes de proximité.

Concernant plus spécifiquement France 3

Le cahier des charges de France Télévisions nous dit que : “c’est une chaîne nationale à vocation régionale et locale, une chaîne de proximité, du lien social et du débat citoyen” (décret du 23/06/2010). C’est très clair: ce n’est donc pas une chaîne qui regroupe de véritables chaînes régionales autonomes dans leur programmation.

Les décrochages régionaux ne représentent en effet que 9,5 %  soit + ou – 3 heures d’antenne par jour. La direction de France Télévisions sait que le rôle de cette chaîne n’est pas clair. Les hésitations se reflètent même au niveau du logo France 3/FR3 Alsace qui a changé 7 fois en 25 ans.

Dans son rapport sur l’avenir de France 3, remis le 1/7/2014 au Ministère de la Communication, Anne Brucy – ancienne directrice de la communication de France 3 “nationale” – écarte l’idée de remplacer la chaîne nationale avec ses décrochages régionaux, par plusieurs chaînes totalement régionales, mais conseille de proposer des programmes régionaux plus ambitieux. Des décrochages plus importants.

À noter que la direction de France Télévisions a annoncé le 15/12/2016 qu’elle reprend les recommandations d’Anne Brucy :

  • doublement de l’offre régionale d’ici 2020 ;
  • réorganisation au 1/1/2017 pour s’adapter à la réforme “territoriale”

A noter que les élus qui représentent les populations des régions concernées n’ont aucun rôle dans tout cela.

Il faut savoir que la chaîne perd de l’audience au niveau national chaque année depuis 1996. Elle se situe à 8,8 % en 2017 par rapport à l’ensemble des chaînes françaises.

C’est une situation très insatisfaisante aujourd’hui pour le téléspectateur. Ce qui frappe c’est la pauvreté des moyens et la pauvreté de la programmation des antennes régionales de France 3.

En dépit des efforts faits par France 3 Alsace en matière d’information, la programmation d’ensemble laisse une impression de patchwork illisible (journaux 12 h/19 h/23 h-2min- ; “Rund Um” 12 h 15/20 h).

Les décrochages ont lieu majoritairement à des heures de faible écoute.

En semaine : 9 h 50 (lundi, mardi, jeudi, vendredi) programme reflet de la vie quotidienne en Alsace

Le dimanche :

  • 10h-14h Le matin Alsace/GsunTheim/A’Gueter/Dimanche en Politique ;
    Une fois par mois, 2 mensuels ouverts à toutes les rédactions régionales de France 3
  • 23h25 Eco In Situ
  • 23 h10 Enquêtes de régions.

Il n’y a pas que le manque de moyens. La situation est en fait le reflet du manque de volonté politique de laisser les régions rayonner, s’exprimer dans leurs diversités par le moyen de l’audiovisuel.

Les antennes de France 3 sont “plaquées” dans les régions. Elles ne font pas corps avec la région; elles ne sont pas enracinées et donc pas appropriées, notamment pour les alsaciens.

Cela est vrai des présentateurs télé et plus encore des présentateurs radio, qui nous apparaissent totalement anonymes, hors sol.

Au final, FR3 et France Bleu Alsace ne sont pas une vraie télévision et une vraie radio régionales mais une chaîne et une station nationales qui comprend chacune dans sa programmation des décrochages régionaux limités dans le temps à certaines heures plutôt de faible écoute.

La programmation radio par exemple se concentre sur la chanson française et des informations pratiques (route, sorties, cuisine, jeux..).

Je ne veux pas avoir la cruauté d’esquisser une comparaison avec l’organisation et les moyens du SWR en Allemagne.

Ce qui frappe, c’est l’indifférence de la classe politique alsacienne par rapport à ce sujet. Pourtant il est essentiel puisqu’il s’agit rien de moins que la survie de l’identité culturelle et linguistique de l’Alsace. Au niveau de certains élus et de certains partis, on sent même une certaine hostilité par rapport à une affirmation forte de l’identité, de la langue et la culture régionale par peur pour l’unité nationale qui n’est pourtant en rien menacée. Au contraire, on ne devrait que se féliciter de la richesse de la diversité régionale en France ; de la contribution de cette diversité au rayonnement et à l’image du pays.

Ce qui frappe encore plus, c’est l’indifférence, le manque d’engagement, le renoncement de la part d’une majorité de la population alsacienne pour le maintien et le rayonnement de sa propre culture ; pour continuer à s’exprimer dans sa langue maternelle ; pour perpétuer ses propres traditions. C’est une situation rarissime. La raison qui est souvent avancée c’est le souhait de ne pas se singulariser, de s’intégrer, “d’être comme les autres”. Sur ce plan, la réussite est totale. “Un peuple qui n’a pas de mémoire, n’a pas d’avenir” répète-t-on souvent.

Il est vrai que ni le système d’enseignement national, ni la politique culturelle qui est nationale elle aussi, ni les médias audiovisuels régionaux ne font la place qu’il faudrait à l’histoire, la géographie, l’économie, la langue et la culture régionale sous toutes ses formes. La transmission de cet héritage unique va donc être rapidement interrompue.

Au niveau de l’audiovisuel régional public, on a comme l’impression que tout est organisé de telle façon que les auditeurs et téléspectateurs un peu “exigeants” au niveau de la qualité se tournent tout naturellement vers les médias nationaux.

Au niveau des médias audiovisuels privés régionaux

  • Il faut saluer les efforts de la chaîne télé ALSACE 20 TV tant en matière d’information que de reportages et de documentaires pour montrer les différents aspects du quotidien de notre région.
  • Les radios privées, quant à elles, semblent en majorité n’être intéressées que par certaines catégories, certains segments d’auditeurs comme les jeunes, les sportifs, les adeptes de chansons. Elles ne sont pas intéressées à faire revivre et développer les différentes facettes de notre culture régionale.

Alors que faire par rapport à la situation actuelle ?

La matière est là inexploitée dans de nombreux domaines. Les pistes de programmation que je propose sont les suivantes :

Par exemple au niveau culturel, le théâtre. Aucune pièce en alsacien n’est jamais programmée par France 3 ni en direct ni après enregistrement, alors que le théâtre alsacien est très vivant avec ses nombreuses troupes à travers toute la région. Je pense au théâtre qui, à l’opéra du Rhin saison après saison présente des pièces classiques du répertoire régional, par exemple de Gustave Stoskopf, mais aussi aux revues satiriques du théâtre de la Choucrouterie qui seraient ainsi accessibles aux personnes âgées qui ont des difficultés à se déplacer.

Je pense qu’il faut faire changer la situation actuelle progressivement.

Pour commencer, je propose 3 choses :

  • que la programmation de la tranche horaire 18 h / 20 h fasse l’objet d’un décrochage permanent et soit entièrement à la discrétion et sous la responsabilité de France 3 Alsace ;
  • qu’une soirée par semaine – par exemple le mardi ou le mercredi (enfants) soit entièrement laissée à la liberté de programmation de FR3 Alsace, puis progressivement 2 soirées de plus ;
  • que des évènements sportifs majeurs au niveau de l’Alsace puissent être retransmis par FR3 Alsace.

Il faut donc savoir ce qu’on veut, il faut une volonté politique, il faut des moyens !

Finalement, l’alternative est assez simple :

  • voulons-nous de vrais médias audiovisuels publics propres à l’Alsace, dignes de ce nom qui par leurs moyens budgétaires, leur durée de diffusion, leur capacité de décision en matière de programmation constituent une contribution importante à la transparence de la vie politique, à la diffusion de la langue et la culture régionales, à la présentation des enjeux économiques, à la valorisation de notre patrimoine historique, et donc de la vie culturelle de notre région ?
  • ou, sommes-nous d’accord pour nous contenter de la situation insatisfaisante actuelle ?

Qui est prêt à s’engager pour cette bataille ?

Un véritable audiovisuel public régional ne nous sera pas offert par l’État, car comme le dit Suzanne Citron dans son livre “Le mythe national page 283”
”La liberté d’information en France a mis en jeu de la part de l’État, des habitudes et des reflexes de contrôle et de censure qui relèvent d’une raison d’État restée régalienne“.

N’est-ce pas finalement le rôle des hommes et des femmes politiques d’être les “porte-parole” de la volonté générale ? Encore faut-il que cette volonté existe et s’exprime !!   Il n’y a pas de démocratie sans engagement.




Quel rôle joue les médias audiovisuels régionaux pour le maintien de l’identité alsacienne ou l’accélération de sa disparition ?

(Par Jean-Pierre Berg) – Un simple observateur vivant dans cette région si spécifique qu’est l’Alsace peut légitimement s’interroger.

Qu’en est-il de l’identité, de la conscience identitaire alsacienne aujourd’hui ?

Il y a moins de 100 ans, au lendemain de la première guerre mondiale, les alsaciens avaient une conscience identitaire très forte. Ils l’ont forgée et affirmée avec courage face aux autorités prussiennes entre 1871 et 1918. Ils l’ont affirmée face aux autorités françaises de la IIIème république “radicale”, anti cléricale après 1920 par l’émergence d’un mouvement autonomiste puissant.

Ils avaient une fierté exprimée sans complexes par rapport à leur “Histoire”. On la ressent encore aujourd’hui chez nombre d’alsaciens. Que se soit par rapport : à la richesse et l’originalité de la gestion des villes de la Décapole à la renaissance dans le cadre du Saint Empire Romain Germanique ; au rôle joué dans l’aventure de l’imprimerie et de la réforme protestante ; à l’adhésion à l’esprit des lumières et l’idéal révolutionnaire français de liberté ; à la contribution des industriels et banquiers alsaciens au développement économique au 19ème siècle ; à la contribution de la vitalité de la recherche universitaire qui a généré 6 prix Nobel en un siècle dans cette petite région ; à l’originalité de la vie intellectuelle, littéraire en particulier par la production d’œuvres en 3 langues (français/allemand/alsacien).

Tout cela a été profondément remis en cause par l’arrivée au pouvoir du national socialisme en Allemagne en 1933 et le cortège de malheurs et de bouleversements engendrés par la 2ème guerre mondiale. Notamment l’annexion de l’Alsace au 3ème Reich en 1940 et l’incorporation de force de toute une génération de jeunes alsaciens. Cette Identité bafouée a été une faute indélébile, d’où rejet…

Depuis 1945 le retour et l’intégration à la France se sont faits par assimilation… progressive. Sur le plan des médias on peut considérer que jusqu’en 1959 une certaine continuité a prévalu avec la période de l’avant guerre. Radio Strasbourg (puisque la télévision ne se développera qu’entre 1955 et 1965) est très écouté. La station produit des émissions de qualité en alsacien et en français : théâtre, sketches, variétés. Il y a un bulletin d’information en allemand. L’orchestre Radiosymphonique de Strasbourg est une référence. Tout le monde en Alsace connaît les premières notes de l’indicatif de radio Strasbourg “S’Elsass unser Landel” (do/la-la/sib/sol/do). Tout le monde écoute “radio Krutenau”. Tout le monde se réjouit de suivre à la radio les facéties de Germain Muller et de ses acolytes dans des pièces de théâtre et sketches grinçants produits après guerre. Tout le monde connait le nom des animateurs dont la voie leur est familière. Je pense en particulier à Jean-Paul Gunstett (qui est encore parmi nous) et à bien d’autres.

Les choses ont changé radicalement à partir de 1959 par une “reprise en mains” et un alignement selon des critères nationaux. Peut-on y voir un lien avec l’avènement de la 5ème république en 1958 ? À voir plus en détail.

Aujourd’hui qu’en est-il de l’identité alsacienne ? Quel rôle jouent les médias audiovisuels régionaux pour son maintien ou l’accélération de sa disparition ? La question est d’autant plus importante que la création de la nouvelle région “Grand Est” en 2016 – qui englobe l’Alsace, la Lorraine et l’ancienne région Champagne-Ardennes – a fait disparaître une représentation politique propre à l’Alsace. Donc, à terme on peut craindre une disparition du peu d’audiovisuel public propre à l’Alsace : France 3 Alsace et France Bleu Alsace.

Au fait, avons-nous de vrais médias audiovisuels publics propres à l’Alsace, dignes de ce nom ? Quelle est leur contribution à l’animation de la vie politique, à la diffusion de la langue et la culture régionale, à la présentation des enjeux économiques, à la valorisation de notre patrimoine historique, de la vie culturelle de notre région ? Assurément la réponse est négative !

La situation est très insatisfaisante car ce qui frappe c’est, sauf exception, l’illisibilité, la pauvreté de la programmation en dépit des efforts faits en matière d’information régionale et le temps restreint de “décrochage” au bénéfice de l’antenne régionale par rapport au réseau national. Ce n’est pas la programmation de l’un ou l’autre magazine qui modifie l’impression d’ensemble. Ce n’est pas la peine de faire la comptabilité des heures de diffusion. On sent que les médias audiovisuels publics régionaux français souffrent d’un manque de moyens budgétaires ; qu’ils sont “plaqués” dans le paysage audiovisuel ; qu’ils ne font pas corps avec la région ; qu’ils ne sont pas enracinés et donc pas appropriés par les alsaciens. Cela est vrai des présentateurs télé et plus encore des présentateurs radio, qui nous apparaissent totalement anonymes, hors sol. Une simple observation montre que FR3 et France Bleu Alsace ne sont pas une vraie télévision et une vraie radio régionales mais une chaîne et une station nationales qui comprend chacune dans sa programmation des décrochages régionaux limités dans le temps à certaines heures plutôt de faible écoute. La programmation radio par exemple se concentre sur la chanson française et des informations pratiques (route, sorties, cuisine, jeux…). Je ne veux pas avoir la cruauté d’esquisser une comparaison avec l’organisation et les moyens du SWR en Allemagne.

Ce qui frappe, c’est l’indifférence de la classe politique alsacienne par rapport à ce sujet. Pourtant il est essentiel puisqu’il s’agit rien de moins que de la survie de l’identité culturelle et linguistique de l’Alsace.

Au niveau de certains élus et de certains partis on sent même une certaine hostilité par rapport à une affirmation forte de l’identité, de la langue et la culture régionale par peur pour l’unité nationale qui n’est pourtant en rien menacée. Au contraire, on ne devrait que se féliciter de la richesse de la diversité régionale en France ; de la contribution de cette diversité au rayonnement et à l’image du pays.

Ce qui frappe encore plus, c’est l’indifférence, le manque d’engagement, le renoncement de la part d’une majorité de la population alsacienne pour le maintien et le rayonnement de sa propre culture : pour continuer à s’exprimer dans sa langue maternelle ; pour perpétuer ses propres traditions. C’est une situation qui est rarissime. La raison qui est souvent avancée c’est le souhait de ne pas se singulariser, de s’intégrer, “d’être comme les autres”. Sur ce plan, la réussite est totale.

“Un peuple qui n’a pas de mémoire, n’a pas d’avenir” répète-t-on souvent.

Il est vrai que ni le système d’enseignement national, ni les médias audiovisuels régionaux ne font la place qu’il faudrait à l’histoire, la géographie, l’économie, la langue et la culture régionale sous toutes ses formes. La transmission de cet héritage unique va donc être rapidement interrompu.

Au niveau de l’audiovisuel régional public on a comme l’impression que tout est organisé de telle façon que les auditeurs et téléspectateurs un peu “exigeants” au niveau de la qualité se tournent tout naturellement vers les médias nationaux.

Par ailleurs on observe que les médias régionaux privés tant au niveau de la télévision que de la radio, ne sont intéressés que par certaines catégories, certains segments d’auditeurs/téléspectateurs comme les jeunes, les sportifs, les adeptes de chansons. Il ne sont pas intéressés à faire revivre et développer les différentes facettes de notre culture régionale.

Pourtant il y aurait de quoi faire ! La matière est là, inexploitée dans tous les domaines. Par exemple au niveau :

CULTUREL

Le théâtre

Aucune pièce en alsacien n’est jamais programmée par France 3 ni en direct, ni après enregistrement, alors que le théâtre alsacien est très vivant avec ses nombreuses troupes à travers toute la région. Je pense au théâtre qui, à l’opéra du Rhin saison après saison présente des pièces classiques du répertoire régional, par exemple de G. Stoskopf, mais aussi aux revues satiriques du théâtre de la Choucrouterie qui seraient ainsi accessibles aux personnes âgées qui ont des difficultés à se déplacer.

Musique et chorales

L’intérêt pour la musique et le chant choral est une spécificité alsacienne. Il y a 1 400 chorales en Alsace et 36 000 choristes.

Il y a aussi un nombre impressionnant d’ensembles musicaux, de groupes de jeunes qui cherchent à obtenir de la visibilité. Que ce soit des ensembles de musique classique, moderne, ou folklorique.

Aucune plage horaire radio ou télé n’est consacrée à ces ensembles orchestraux, en particulier à la musique folklorique, ni aux chorales laïques ou religieuses. Pourtant tout cela est une mine d’or pour les médias régionaux. Au delà de la diffusion des spectacles on pourrait organiser des concours, interviewer des chefs de chœurs, des chefs d’orchestre, des solistes. Susciter des vocations au niveau de la jeunesse.

LA littérature et la création artistique

La littérature alsacienne est riche de son ancienneté puisque ses débuts remontent au moyen âge. Elle est trilingue -allemand, alsacien, français-. L’expression linguistique alsacienne est suivant le cas, tout à la fois, savoureuse, truculente, imagée et poétique. Les auteurs de toutes les 3 expressions linguistiques méritent d’être connus.

Malheureusement aucun média audiovisuel régional n’a jamais programmé de magazine littéraire permettant la présentation d’un auteur, d’une œuvre, d’un courant de pensée qui s’inscrirait par exemple dans l’espace rhénan. Je pense aux frères Matthis, à André Weckmann, à René Schickelé et bien d’autres.

Il en est de même pour d’autres créateurs, qu’il s’agisse de peintres, de sculpteurs, etc…Je pense à Tomi Ungerer.

HISTOIRE ET TOURISME

Le souvenir de la programmation d’une émission entièrement consacrée à un événement historique significatif autre que lié à la première ou la seconde guerre mondiale échappe à la plupart d’entre nous. Et pourtant, l’Alsace a une histoire très riche depuis son appartenance au Saint Empire, à son incorporation au Royaume de France. Il y a une foule d’événements et de personnages régionaux qui mériteraient qu’on en parle d’une manière ou d’une autre. D’autant que l’évocation historique peut-être au service de l’éducation populaire et du tourisme (présentation de villes/villages, jeux, concours).

Je pense à la bataille de Hausbergen en 1262 ; à la construction de la cathédrale de Strasbourg ; à la guerre des paysans en 1525 ; au rôle de Lazare de Swendi auprès de Charles Quint ; à la présentation des œuvres et expositions des musées ; au rôle de pionnier en matière pédagogique du pasteur Oberlin au 18ème siècle ; aux multiples facettes d’A. Schweitzer, etc. Dans ce contexte on peut aussi s’interroger pour savoir si en cette année 2017, à l’occasion du 500ème anniversaire de la proclamation des thèses de Luther, les médias audiovisuels régionaux envisagent une émission sur le protestantisme en Alsace.

SPORT

Tout le monde sait qu’au niveau de la notoriété le champion de rally automobile Sébastien Loeb est plus connu en Alsace qu’Albert Schweitzer !

Aujourd’hui il n’y a pas un domaine plus porteur au niveau régional et local auprès des jeunes et des moins jeunes que le sport et la compétition sportive ?

Et pourtant, France 3 Alsace ne retransmet pas de matchs en direct. Que ce soit pour le football, le basket, le handball, le hockey ou d’autres sports. Quel est le problème ? Est-ce que les fédérations sportives régionales ne sont pas demandeuses ? Est-ce une question de droits de retransmission à payer aux fédérations ? Est-ce une question liée à l’absence d’autonomie de programmation de France 3 Alsace ? Est-ce plutôt le fait que la direction nationale de la chaîne veut donner la priorité à la programmation nationale ?

C’est ainsi qu’il y a quelques mois il n’y a pas eu de décrochage régional pour permettre aux téléspectateurs alsaciens et particulièrement ceux de “l’Alsace bossue” de suivre sur l’écran le match de 16ème de finale de la Coupe de France entre Sarre Union et Lorient.

Par contre ces mêmes téléspectateurs ont pu voir au même moment dans le cadre de la programmation nationale un match de 1ère division entre le PSG et une autre équipe. Tout est dit !

VIE ÉCONOMIQUE RÉGIONALE

Il manque une plage horaire permanente pour une émission régulière centrée sur l’économie régionale alsacienne. Ses défis, ses succès, ses problèmes. Une foule de questions se posent en permanence au niveau global, au niveau des branches d’activités et au niveau des entreprises.

Par exemple, que représente la création de la Région Grand Est pour l’économie alsacienne ? Quelles opportunités ?

Mais aussi une interrogation ! Représente-t-elle un gain ou une perte d’image pour les investisseurs internationaux intéressés à produire en Alsace ? Quelles conséquences sur la coopération avec les entreprises allemandes et suisses ? L’économie alsacienne va-t-elle davantage se tourner vers l’Ouest, se détourner de l’Est ? Qu’en est il de l’adaptation des formations techniques et linguistiques ? Qu’en est-il de l’évolution du marché de l’emploi, notamment transfrontalier ?

Bon nombre de téléspectateurs se posent ces questions.

Une telle émission régulière permettrait aux acteurs clé au niveau régional : chefs d’entreprises, syndicalistes, économistes universitaires, autorités publiques, de familiariser les téléspectateurs avec la réalité de l’économie alsacienne, ses problèmes sectoriels de reconversion et d’adaptation à la concurrence, aux défis écologiques, aux exigences sociales. De présenter les forces, les faiblesses, les projets et les succès des entreprises. Elle serait une tribune, un cadre de débat sur la base de reportages documentaires, d’interviews à réaliser par les équipes de France 3 Alsace.

VIE POLITIQUE

À quand la retransmission en direct des travaux des deux Conseils départementaux et du Conseil régional comme sont retransmis les travaux de l’Assemblée Nationale.

Au delà de cela, il faut savoir que le téléspectateur-citoyen ne veut plus seulement être informé sur un sujet majeur en 2 minutes dans un journal télévisé de 20 mn.

Il souhaite comprendre les enjeux des questions d’actualité régionale par des interviews et mieux encore, des débats à organiser par les médias audiovisuels régionaux au même titre que sont organisés des débats sur les chaînes nationales sur les enjeux nationaux. Il souhaite participer directement. France 3 Alsace répond déjà partiellement à cette question. En effet FR3 programme un débat + ou – politique le samedi matin “la voie est libre”. Malheureusement à une heure de faible audience. À titre d’exemple, nombre de questions régionales justifient d’éclairer le téléspectateur : Quel sentiment par rapport à la Grande région ? Comment revenir à une représentation politique propre à la Région Alsace seule ? Pourquoi fermer Fessenheim ? Quelles énergies alternatives doivent être développées au niveau régional avec le concours des habitants ? Quel rôle pour les habitants en matière d’économies et de production d’énergie ? Grand Contournement Est, pourquoi ? Y a-t-il une alternative ?

En fait il faut bien constater que les médias audiovisuels régionaux ne sont pas utilisés d’une manière optimale pour faire connaître aux auditeurs/téléspectateurs les personnalités politiques et les décideurs de leur région. Il y a incontestablement des progrès à faire dans ce domaine dans l’intérêt de tous et surtout de la démocratie.

Finalement, l’alternative est assez simple.

Voulons-nous de vrais médias audiovisuels publics propres à l’Alsace, dignes de ce nom qui par leur moyens budgétaires, leur durée de diffusion, leur capacité de décision en matière de programmation constituent une contribution importante à la transparence de la vie politique, à la diffusion de la langue et la culture régionale, à la présentation des enjeux économiques, à la valorisation de notre patrimoine historique, et donc de la vie culturelle de notre région ?

Ou, sommes-nous d’accord pour nous contenter de la situation insatisfaisante actuelle ?

N’est-ce pas finalement le rôle des hommes/femmes politiques d’être les “porte-parole” de la volonté générale ?

Encore faut-il que cette volonté existe et s’exprime ! Il n’y a pas de démocratie sans engagement.

Jean-Pierre Berg




Évolution de la régionalisation en Europe, les grandes tendances

(Par Jean-Pierre Berg) – Le contexte. D’entrée de jeu, il faut avoir à l’esprit que :

  • la régionalisation est un phénomène relativement récent. Jusqu’il y a peu, il n’y avait que des Etats centralisés ou des Etats fédéraux.
  • la régionalisation, c’est-à-dire l’attribution de compétences propres à des espaces géographiques intermédiaires entre les Etats et le niveau communal ne concerne pas vraiment les Etats fédéraux (qui par définition sont plus que régionalisés), ne concerne pas non plus les Etats membres dont la petite taille (Luxembourg, Malte, Pays Baltes, Slovénie..) ou la faible population sur de grandes superficies par exemple la Suède, la Finlande, ne justifient pas un processus de régionalisation ;

En matière de régionalisation au sein de l’UE, il faut distinguer la période de plus ou moins 30 ans allant des années 1980 à 2008, très positive pour la régionalisation et la période après 2008, plus difficile.

B. Pour mémoire, la période des années 1980 à 2008 a été marquée par l’approfondissement de la construction européenne. Ce sont les années Delors (1985/1995) avec :

  • la mise en œuvre du traité de Maastricht et la réalisation du marché unique en 1992 encadré par des politiques d’accompagnement vigoureuses (fonds structurels/environnement/recherche qui ont incité à la régionalisation ;
  • c’est aussi le Traité de Maastricht qui a prévu la création du Comité des régions, organe consultatif où siègent des présidents de régions et des maires. Il émet des avis – qu’il souhaite voir repris par le  Parlement européen et le Conseil -sur toutes les propositions de la Commission européenne qui touchent les intérêts des autorités régionales et locales de l’Union ;
  • c’est aussi l’introduction de l’euro en 2002 ;
  • c’est l’élargissement en 2004 et 2007 aux pays d’Europe centrale et orientale.

  1. La période que nous vivons depuis 2008 est plus difficile. Elle est marquée par les conséquences de la crise financière et économique déclenchée en 2007/2008. Elle a entraîné une croissance faible et divergente dans l’Union. En conséquence, elle a aussi rendu difficile pour beaucoup de pays la réduction de leurs déficits publics et donc leur endettement conformément aux critères de Maastricht. (Pays du « Club Med. » : Grèce, Portugal, Espagne, mais aussi la France et l’Italie…
     
    D-1. Dans les années 1980/1990 même les pays les plus centralisés, les plus réservés par rapport à la régionalisation ont pris des mesures dans ce sens. Pourquoi ?  Deux raisons expliquent cette démarche.

      1. des raisons d’efficacité
    –  Tous les Etats se sont rendu compte que dans l’Europe sans frontières du marché unique, ce ne sont pas seulement les entreprises qui sont en concurrence mais aussi les Etats et leurs structures politiques et administratives (villes, provinces, régions…). Les citoyens/contribuables ont poussé la classe politique à rationaliser les structures administratives, à trouver l’organisation la plus efficiente, celle qui permet de faire le plus d’économies tout en étant performante.

– Les Etats qui n’ont pas fait les réformes nécessaires ont des dépenses administratives de fonctionnement par habitant plus importantes que les Etats vertueux. Ces derniers peuvent utiliser les économies budgétaires faites suite aux réformes à des fins d’investissement productif.

– A l’inverse, l’absence de réforme en matière d’organisation administrative est une des explications pour une dette et des déficits publics élevés. C’est ainsi que se creusent les écarts entre les Etat. La France a pris un retard important en la matière.

  2. des avantages à 3 niveaux
La plupart des études (notamment celles du  « Zentrum für europäische Wirtschaftsstudien à Manheim ») démontrent qu’une régionalisation importante et à fortiori un système fédéral comportent un avantage à 3 niveaux : politique ; économique ; culturel et que le niveau régional est le plus pertinent dès que le pays atteint une certaine taille.
– niveau politique : c’est un système plus démocratique en raison de la proximité des citoyens par rapport aux centres de décision. L’interaction entre les citoyens et les décideurs est facilitée ; la vie politique au niveau régional est stimulée en permanence. L’autorité régionale, qui connaît le mieux la réalité régionale, a la capacité de décider dans des domaines qui concernent la vie quotidienne des gens. Elle est donc plus efficace et plus représentative.
– niveau économique : c’est un système qui implique davantage les acteurs économiques régionaux. Il les rends plus responsables, fiers d’être les moteurs du développement de leur espace régional. Ils se sentent donc davantage partie prenante du développement de leur région. Cela se traduit par un dialogue plus constructif entre les acteurs qui ont à priori des intérêts différents : patronat/syndicats/autorités régionales. La proximité les rend conscients de l’intérêt commun par rapport aux problèmes à régler et aux projets d’avenir.
– niveau culturel : c’est un système qui assure un meilleur respect de l’identité régionale (langue, architecture, histoire…) et surtout sa valorisation dans tous les domaines. Par exemple par la mise en place et une utilisation optimale des moyens audiovisuels régionaux qui tiennent davantage compte de ces préoccupations. Ceci permet par ailleurs d’utiliser l’identité régionale comme vecteur du développement économique.
 
D – 2. En matière de régionalisation, le constat fait dès les années 1980, c’est que la situation en Europe est très hétérogène parce que le contexte est très hétérogène. De nombreux pays d’Europe ont pris depuis plus de 30 ans des mesures de décentralisation/régionalisation. C’est un chantier ouvert en permanence. Certains Etats membres approfondissent, d’autres freinent. Un survol rapide montre un paysage varié. D’une manière générale les pays régionalisent en fonction de leur situation propre suivant leurs besoins compte tenu de leur superficie, population, homogénéité, histoire. Il en découle qu’un certain nombre de pays ne sont pas concernés compte tenu de leur taille ou d’autres caractéristiques. Nous n’en parlerons pas. A noter à titre d’exemple que dans l’Union il y a :
– 3 pays fédéraux (Allemagne, Autriche, Belgique) ;
– 2 pays régionalisés (Italie, Espagne) ;
–  de nombreux cas particuliers comme le Royaume-Uni ou le Portugal :
  1. Le Royaume-Uni a décidé en 1998 d’une dévolution avec compétences importantes pour l’Ecosse, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord. Il a organisé un référendum sur l’indépendance de l’Ecosse avec le résultat que l’on sait.

  1. Le Portugal tout en étant un pays unitaire reconnaît la spécificité de Madère et des Açores.
    D’autres cas pourraient être cités. Les pays d’Europe centrale qui ont adhéré à l’union en 2004 ont également décentralisé et renforcé l’échelon local se débarrassant ainsi du passé communiste caractérisé par la centralisation administrative .  Par exemple :  
      3. La Pologne a réalisé en 2000 une réforme régionale de grande ampleur créant comme en France des régions (Voïvodies) avec à leur tête des préfets nommés  (Voïvodes) et des présidents (maréchaux) élus.
  2. La France n’est donc pas le seul pays à s’interroger sur l’organisation idéale. Le problème c’est que c’est une interrogation permanente. En effet, que d’hésitations entre les premières décisions de régionalisation en 1982 puis en 2003 et aujourd’hui.  Cela ressemble à la procession d’Echternach au Luxembourg, à savoir 2 pas en avant et 1 pas en arrière.  Qu’il s’agisse de la création du « conseiller territorial » ou de l’abolition de la clause de compétence générale etc…

    E. A partir de 2008, deux facteurs sont à l’origine « du coup de frein » et de la réorientation que l’on observe en matière de régionalisation en Europe.
    1. D’une part les conséquences budgétaires au niveau régional et local de la crise financière puis économique qui se poursuit depuis 2008, entraînant des mesures dites « d’austérité » qui ont conduit à un désenchantement par rapport à l’Europe
    2. D’autre part les conséquences politiques des exigences de « toujours plus » de régionalisation et d’autonomie » de certaines régions, voire des demandes d’indépendance

E.1 En en ce qui concerne les conséquences budgétaires de la crise, les réponses des Etats Membres sont diverses au vu de leurs situations et de leurs besoins spécifiques. En tout état de cause,
– la crise a rendu nécessaire la simplification des structures politico-administratives ;
– elle a conduit à réfléchir sur différents moyens de réduire, fusionner etc…,  les niveaux d’administration locale, intermédiaire et régionale afin de réduire les coûts, réduire les déficits et donc l’endettement
– elle a conduit des Etats membres à renforcer parfois les pouvoirs de l’échelon central (national) pour assurer un contrôle strict des dépenses publiques. Ce contrôle des dépenses publiques entraîne un plus grand contrôle des dépenses des autorités régionales et locales – je vous invite à voir les commentaires de la cour des comptes française sur le recrutement et la gestion du personnel des collectivités locales et régionales en France -. Il y a donc un lien étroit entre la crise financière survenue en 2008 et les changements intervenus au niveau régional et local
il ne s’agit plus seulement comme dans les années 1980 et 1990 de régionaliser pour gagner en efficacité sur tous les plans, mais de se réorganiser pour survivre face au danger du surendettement et des déficits. Les orientations de réforme choisies par les Etats membres sont diverses :

a) Aux 2 extrêmes, la Hongrie a recentralisé les compétences données en 2002 aux comtés ; la Belgique à l’inverse a renforcé le système fédéral en faisant de la région de Bruxelles capitale une région à part entière;

b) Un nombre important d’Etats Membres a choisi de donner la priorité à la simplification des structures administratives au niveau local/communal plutôt qu’au niveau régional. Deux pistes ont été explorées :
– plusieurs pays ont mis en œuvre des mesures radicales de fusion de plusieurs municipalités en créant de nouvelles entités de dimension et de compétence plus grandes ;
– d’autres Etats Membres  ont choisi la voie coopérative: ex les communautés de communes en France et les métropoles. Ces associations de communes peuvent être plus ou moins étroites, avec coordination et maintien des administrations communales existantes ou création d’entités nouvelles chargées des compétences des municipalités membres. C’est ainsi que :
– le Danemark a réduit ses 275 communes à 98 et ses 14 comtés à 5 régions ;
– l’Irlande a fait passer le nombre de ses municipalités de 114 à 31 ;
– la Grèce a fait passer le nombre de ses municipalités de 1034 à 325 avec une réduction des préfectures de 50 à 13.
 c)  La voie choisie par la France pour rationaliser son organisation territoriale a consisté à stimuler l’intercommunalité, créer des métropoles et réduire le nombre de régions métropolitaines de 22 à 13 – essentiellement par regroupement/transfert de régions existantes mais en maintenant les départements.
  Certains regroupements sont judicieux, d’autres franchement critiquables tel la création du « Grand Est » qui regroupe 3 régions vivant chacune leur vie propre jusqu’ici (Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine) sans grands liens culturels et économiques.
  d) Un nombre non négligeable d’Etats membres – et pas seulement les plus petits (dont la taille, on l’a dit, ne se prête pas à la régionalisation) – sont faiblement régionalisés. Leur solution c’est

–  une régionalisation purement administrative comme en Croatie, en  Grèce, en Hongrie, en Irlande, aux Pays-Bas, en Slovaquie ; ou

– une régionalisation monosectorielle (Danemark/santé); ou partielle (Finlande/Aaland-Portugal/Açores)

E –  2. En ce qui concerne les conséquences politiques des demandes pour approfondir la régionalisation dans les pays où elle est déjà forte, on peut faire les observations suivantes :
La crainte de dérives « indépendantistes » est réelle au niveau des autorités centrales de plusieurs Etats membres. Il faut noter à cet égard qu’à l’exception de la Flandre, les pays fédéraux,  en général ,  parce qu’ils organisent le partage formel des compétences législatives et budgétaires entre leurs entités fédérées et le pouvoir fédéral, limitent le danger indépendantiste. Ils n’ont pas eu non plus à procéder à des réorganisations face à la crise, ce qui montre qu’une organisation fédérale a une flexibilité interne pour s’adapter. Paradoxalement c’est la crise économique et financière qui pousse certaines régions riches à vouloir se désolidariser, à ne pas vouloir partager le destin d’autres régions de leur pays affecté par la crise. C’est le cas de la Catalogne et du Pays basque en Espagne ;  c’est le cas de l’Ecosse au sein du Royaume uni ; c’est aussi le cas de la Lombardie, et de la Flandre.
En Italie et en Espagne, on assiste à un vrai « coup de frein » en matière de régionalisation.
Dans ces 2 pays, l’Etat central essaye de reprendre la main, essentiellement pour contrôler et limiter les dépenses publiques, mais aussi pour limiter les risques sécessionnistes. L’Italie par son acte n° 56/2014 a transformé le rôle du niveau intermédiaire des provinces en vue de les éliminer à terme. Parallèlement elle a créé 10 métropoles urbaines. Elle a limité les domaines de compétence législative des régions. Elle a transformé la seconde chambre -le Sénat- sans en faire explicitement une chambre des régions. Ce faisant le processus de passage d’un État régionalisé vers un Etat fédéral a été bloqué. Le référendum du 4 décembre décidera de l’orientation souhaitée par les électeurs.
L’Espagne au contraire a renforcé le rôle des « diputaciones » (départements/conseils provinciaux) en leur confiant un rôle au niveau des communes et de l’intercommunalité. Les demandes d’indépendance exprimées par le Pays basque et par la Catalogne (l’organisation de référendum…) se heurtent à la constitution espagnole et donc au pouvoir central qui se crispe.
L’Ecosse est dans une situation différente puisqu’au Royaume uni. il n’y a pas de constitution écrite qui fixerait la règle. Le risque d’un référendum en faveur de l’indépendance est réel. C’est pourquoi, le pouvoir central à Londres a donné et promis à l’Ecosse une plus grande autonomie encore en échange du statu quo. Est-ce que cela sera suffisant avec le Brexit  dont les négociations commenceront au printemps 2017 !!!
De toute manière, il faut rester lucide.
Au niveau des institutions européennes, c’est le Conseil Européen des chefs d’Etats qui a le dernier mot en matière d’adhésion d’un nouvel Etat membre puisqu’il faut l’unanimité dans ce domaine. C’est pourquoi je ne vois pas l’Espagne ou un autre Etat Membre se saborder en acceptant un nouvel État Membre qui a fait sécession dans son propre pays d’origine.
                                         
F. La France a fait ses choix en matière de réforme territoriale en 2014 et 2015.
La France a entre autres décidé, sans consultation populaire, de réduire le nombre actuel de régions métropolitaines de 22 à 13. A bien y réfléchir, la question du regroupement des régions n’est pas prioritaire. Des réformes beaucoup plus radicales devraient être faites pour aboutir à une organisation territoriale plus efficiente, moins coûteuse et surtout plus durable. Il faut éviter d’aller de réforme en réforme permanente. Nos concitoyens souhaitent la stabilité dans la durée. Il suffit de prendre exemple :
– sur les Etats-Unis dont la constitution et l’organisation fédérale datent de 1787;
– sur la Suisse qui n’a pas changé son organisation depuis 1848;
– sur l’Allemagne où rien n’a changé depuis l’adoption du « Grundgesetz » en 1949.

Une réforme durable devrait être guidée par les 2 objectifs suivants.

Premièrement. Réaliser une réforme globale qui comporte une redéfinition des compétences respectives des collectivités et de l’Etat pour éliminer pour toujours le millefeuille administratif et les doubles emplois avec les services de l’Etat. A cette fin, décider que le niveau régional est le niveau d’action territorial le plus pertinent, en conséquence :
         a) éliminer les départements en tant qu’assemblées élues autonomes en intégrant  leurs compétences dans celles du conseil régional ;
         b) renforcer encore les compétences des intercommunalités et des métropoles urbaines ;
         c) transférer aux régions, toutes les compétences de l’Etat qui peuvent être mieux exercées au niveau régional en appliquant systématiquement le principe de subsidiarité qui est un gage d’efficacité ;
         d) transférer parallèlement aux régions les moyens budgétaires pour exercer pleinement leurs attributions.
A cette fin, agir à 2 niveaux :
– au niveau des recettes (laisser plus de recettes fiscales aux régions et leur transférer moins de dotations de l’État afin de limiter leur dépendance)
– au niveau des dépenses ( plus de moyens d’action en harmonie avec des compétences accrues) ;
         e) permettre aux régions de prendre des actes juridiques réglementaires dans certains domaines de leurs compétences;
         f) réformer le mode d’élection, la composition et les attributions du sénat.

Deuxièmement. Rechercher le consensus et l’adhésion des parties prenantes. Cette réforme ne doit pas être imposée aux citoyens, mais doit être acceptée par la population.
A cette fin, il pourrait être envisagé – en pesant les risques – d’organiser une consultation référendaire nationale dans le cas de nouveaux transferts de compétences plus importants de l’État aux régions . Ceci si l’on choisit de ne pas convoquer le Congrès des 2 chambres réunies.  Il aurait fallu en tout cas prévoir une consultation référendaire régionale dans les cas de regroupements de régions, on ne peut en effet imaginer de mariage forcé en la matière sans consultation des populations intéressées. J-PB