Contre le populisme, le nationalisme revisité

(Par Yves Plasseraud) – La position du philosophe lituanien Leonidas Donskis (1), récemment disparu, sur le nationalisme différait sensiblement de la vulgate répandue parmi les intellectuels de sa génération pour lesquels, trop souvent confondu avec la xénophobie, il est largement discrédité.

Adepte de la pensée complexe, chère à Edgard Morin, et patriote lituanien cosmopolite, Donskis voyait dans le nationalisme autant une ressource qu’une menace.

Une histoire oubliée

Le nationalisme : une menace ! On l’a bien oublié, les responsables politiques n’ont pas toujours pensé ainsi. Les révolutions américaine et française se sont en effet faites, au nom du nationalisme et de la liberté, un duo alors indissociable. Les révolutions de 1830 et de 1848 avaient aussi comme devise liberté et nation et, plus près de nous, lors de la Première Guerre mondiale un pays comme la Pologne est réapparu sur la carte de l’Europe, sous les bannières conjointes du nationalisme et de la libération. On note le même phénomène en Europe centre-orientale dans les années 1990, notamment durant les « révolutions chantantes » des Pays baltiques.

L’économiste britannique Stuart Mill (1806-1873), le révolutionnaire italien Giuseppe Mazzini (1805-1872) ou plus récemment le philosophe et historien des idées britannique Isaiah Berlin (1909-1997), soulignaient d’ailleurs volontiers, combien le nationalisme s’inscrit dans la dynamique de la modernité. Enfin, rappelons-le, ne fut-ce pas là le fondement même des décolonisations du XIXème siècle ?

Faire de nécessité vertu

Comme le nationalisme paraît être au sein de nos sociétés avancées, un phénomène inévitable, mieux vaut, sans doute en prendre son parti et tenter d’en tirer quelque chose de bon, plutôt que de le vilipender constamment et stérilement. En fait, le nationalisme n’est en lui même ni bon ni mauvais ou plutôt, il est comme Janus, il a plusieurs faces (2). Il convient dans ces conditions de distinguer un nationalisme positif, le patriotisme, et un négatif, la xénophobie. Le patriotisme (l’amour de la patrie) est même un ingrédient indispensable à toute société civile démocratique.

Dangereux universalisme

Il faut ici se pencher sur l’œuvre du philosophe français Etienne Balibar. Pour, celui-ci l’universalisme (3) dont se réclament la plupart des critiques du nationalisme est en pratique largement une illusion. En fait il se révèle souvent plus dangereux que le nationalisme lui même. En effet, par le biais de la communauté, l’universalisme laïque (inscrit lui même dans une société donnée) dont se réclament la plupart des intellectuels européens, est par sa nature même, porteur de violence et d’exclusion.

Les exclus sont en l’occurrence, au nom du principe « pas de liberté pour les ennemis de la liberté » ceux qui refusent ledit universalisme au nom d’une identité particulariste. On se souvient du discours « universaliste » de Moscou à la fin des années 1980, à l’encontre des luttes de libération baltes ou ukrainiennes (4). Dans ces conditions, selon le philosophe français, disqualifier systématiquement ce penchant naturel des peuples ne peut conduire qu’à des dérives racistes et xénophobes tant de la part des minoritaires que des majoritaires.

Vertus de l’enracinement

On doit, au contraire, considérer que la prise en compte de la personnalité collective des groupes minoritaires, voire un certain enracinement (au sens de Simone Weil), constituent un antidote efficace aux dérives tant du fanatisme religieux que de la violence nationaliste. En effet, c’est précisément la perte de repères et l’absence de solidarité de groupe qui, par frustration, précipite tant de jeunes dans la violence. En particulier, les désordres urbains auxquels on assiste aujourd’hui universellement, sont souvent moins encouragés par un excès d’identité, comme on l’entend partout, que par le contrecoup d’une insuffisante reconnaissance identitaire.

Le nationalisme libéral

On se rapproche ici des théories originales et novatrices sur les mérites des nouvelles formes de nationalisme apparues en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Selon le juriste et sociologue allemand Theodor Geiger (5), ce que ce dernier nomme le « nouveau nationalisme » implique une réorientation par intellectuels et leaders politiques des sentiments nationaux vers des considérations internes, assorties d’une diminution corrélative des tendances xénophobes et bellicistes qui étaient la caractéristique des nationalismes des XIXe et XXe siècles (6). Il faut faire en sorte que ces nouveaux nationalistes civiques se préoccupent davantage du progrès social et économique de leur nation que de l’expansion de son territoire ou des querelles avec leurs voisins.

Il faut aussi évoquer à ce sujet les réflexions en matière de nationalisme libéral développées notamment par l’historien australien Stefan Auer (7) et enracinées dans le terreau culturel centre-européen (8).

Ces penseurs du XXIe siècle, philosophes et sociologues, venant de pays libérés du communisme et pour lesquels le nationalisme est encore naturellement vertueux, tournent radicalement le dos aux idées, suggérées par leurs prédécesseurs comme Eric Hobsbawm, Elie Kedourie, Benedikt Anderson, Ernest Gellner ou Antony Smith, selon lesquels le nationalisme serait inévitablement un phénomène rétrograde et dangereux.

À les en croire, aux antipodes du nationalisme agressif, le nationalisme libéral ou patriotisme, fondé sur la reconnaissance et le respect des droits individuels, serait au contraire l’un des ingrédients indispensables d’une société pacifique et dynamique. Observons que l’on retrouve ici des conceptions assez proches de celles du philosophe canadien Will Kimlicka, de son confrère américain Iris Marion Young (9) ou des Français Sylvie Mesure et Alain Renaud, susmentionnés (10). Ils soutiennent qu’une certaine conscience d’appartenance, une fierté de ses origines, un enracinement culturel, notamment par le biais associatif, en tant que facteurs de confiance en soi, fournissent de bons points d’appui pour une insertion réussie dans le tissu social.

Yves Plasseraud

Notes

  1. Voir par exemple Fifteen Letters from the Troubled Modern World, Verlag Traugott Bautz, Nordhausen, 2103, page 126 s.
  2. MARTELLI, Roger, L’identité, c’est la guerre, LLL, Paris, 2015, p.113.
  3. Voir notamment : Des universels, Galilée, Paris, 2016.
  4. C.F la blague balte d’alors. Un nationaliste, c’est celui qui parle Lituanien Russe et Anglais, un internationaliste, celui qui ne parle que russe.
  5. 1891-1952
  6. Voir de CAPOTORTO, James, What is New Nationalism or is there a New Nationalism ? in Link, WERNER & FELD, WERNER, J. (Eds.) The New Nationalism. Implications for Transatlantic Relations, Pergamon Policies Studies, New York, 1979.
  7. Liberal Nationalism in Central Europe, Routledge, 2004. Voir aussi : TAMIR, Yael, Liberal Nationalism, Princeton, Princeton UP, 1993.
  8. Des analyses convergentes ont notamment été menées par les universitaires lituaniens Aleksandras Shtromas, Vytautas Kavolis au sein de l’association Santara sviesa aux États-Unis dans les années 1980. Ces recherches sont poursuivies aujourd’hui par de plus jeunes philosophes, tels Arturas Tereskinas et notre regretté Leonidas Donskis au sein de l’université Vytautas Magnus de Kaunas. Particulièrement dans les doctrines antitotalitaires, portées par des penseurs centre-européens comme Czeclaw Milosz, Adam Michnik, Milan Kundera, Vaclav Havel ou encore Tomas Venclova.
  9. Justice and the Politics of Difference, Princeton, Princeton UP, 1990.
  10. MESURE, Sylvie & RENAUT, Alain, Alter Ego, Les paradoxes de l’identité démocratique, Aubier, 1999.