L’Alsace sera Européenne ou ne sera pas

Lucas GOETZ
Journaliste

En même temps, les candidats des partis souverainistes (Le Pen, Dupont-Aignan et autres) ont recueilli ensemble plus de 30 % des voix alsaciennes lors du premier tour des dernières élections présidentielles.

Non seulement ces partis sont radicalement opposés à l’idée européenne mais ils sont porteurs d’une idée de la France fortement jacobine, ne laissant pas de place à la diversité linguistique et l’autonomie des territoires.

Or, comme le démontre le récent sondage commandé par Unser Land, les Alsaciens demeurent très ambitieux en ce qui concerne leur avenir institutionnel et culturel. De nombreux Alsaciens comprennent que l’archaïsme jacobin forme un obstacle de taille à ces ambitions. Malheureusement, force est de constater qu’il y a un recul des passions européennes en Alsace et qu’il n’y a pas encore de réelle prise de conscience face au péril souverainiste.

La prospérité économique alsacienne est fortement liée à l’économie de ses voisins, la Suisse et surtout l’Allemagne. L’Allemagne représente à elle seule un tiers des échanges commerciaux de l’Alsace (1). Dans aucune autre région française les échanges extérieurs contribuent autant au PIB régional. Par sa situation géographique sur l’axe rhénan, l’Alsace se situe au carrefour de l’économie européenne et peut profiter pleinement du marché commun.

De plus, un nombre important d’Alsaciens travaillent en Bade-Wurtemberg profitant des salaires souvent plus élevés et d’un marché du travail accueillant. La liberté de circulation des travailleurs, pierre angulaire de l’intégration européenne, a permis à nombre important d’alsaciens de travailler en Allemagne et de rentabiliser leur bilinguisme.

Un écroulement de l’Union Européenne, tel que le souhaitent les souverainistes (car la sortie de la France de l’Union Européenne entrainera inévitablement la fin du projet européen) serait une Bérézina économique pour l’Alsace.

Les Alsaciens sont les enfants à la fois de Goethe et de Molière. L’Alsace est culturellement et historiquement ni totalement française, ni totalement germanique mais plutôt les deux à la fois. L’Alsace et les Alsaciens sont profondément européens car on porte en nous deux grandes cultures européennes.

Quelle richesse !

Malheureusement cela n’est pas toujours vu de cet œil en France où nombreux voient l’existence publique d’une autre langue comme une menace pour l’unité nationale. Les politiques émanant de cette logique ont fortement contribuées au déclin de la pratique de l’allemand en Alsace (sous sa forme dialectale et standard).

L’Alsace a, à travers son histoire, très fortement contribué au développement de la langue allemande et surtout dans sa forme écrite. Les plus grands esprits du monde germanique tel que Gutenberg et Goethe ont habité en Alsace. L’Alsacien le plus éminent et mondialement reconnu, Albert Schweitzer, écrivit quasiment toutes ses œuvres en allemand.

N’oublions également pas les apports culturels de l’Allemagne à l’Alsace. La Neustadt, quartier impérial de Strasbourg désormais inscrit au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, fut construite par les autorités allemandes pendant la période du Reichsland (1871-1918). Tout comme la restauration du château du Haut-Koenigsbourg. Pendant cette période l’Alsace connut un âge d’or culturel inégalé dans son histoire.

Alors que de moins en moins de jeunes Alsaciens parlent quotidiennement l’allemand (surtout dans sa forme dialectale), les nombreux échanges avec leurs voisins d’outre Rhin leur permet de préserver ces liens avec le monde germanique. Grace à l’intégration européenne des jeunes Alsaciens peuvent régulièrement faire leurs courses en Allemagne, y travailler, y jouer au football le dimanche ou y regarder un film.

Et que dire de tous ces jeunes étudiants Alsaciens qui vont étudier en Allemagne grâce au programme Erasmus de l’Union Européenne ? Ou de jeunes allemands qui viennent étudier à Strasbourg ou à Mulhouse ? Des jeunes élèves qui vont acquérir leurs premières expériences professionnelles dans des entreprises en Allemagne ?

L’Alsacien moderne s’en rend à peine compte quand il traverse une frontière car nul besoin de patienter afin de présenter son passeport à un douanier. Cet effacement progressif des frontières permet à l’Alsace de pleinement profiter de son ancrage dans deux espaces culturels et d’enfin réaliser sa vocation historique d’être le pont entre ces deux mondes.

L’Alsace n’est que Alsace si ces deux grandes cultures européennes sont vivantes sur son territoire et dans l’âme de ses habitants. Les souverainistes veulent un retrait de la France de l’Union Européenne, ce qui condamnera l’Alsace à se tourner uniquement vers Paris et de se fermer fatalement sur l’espace Rhénan et de l’Europe. A terme l’Alsace n’existerait qu’à travers la gastronomie et le folklore pour touristes et aura perdu son sublime.

L’Alsace est avant tout profondément européenne et l’avenir de l’Alsace c’est l’Europe. Les ambitions alsaciennes ne sont que possible dans le post-nationalisme, c’est-à-dire en dépassant le paradigme de l’état-nation datant du 19ème siècle.

Les Alsaciens doivent être à nouveau les plus fervents défenseurs de l’idéal européen. Cela signifie également que les alsaciens doivent adopter une position de loyauté critique et de veiller à ce que les politiques européennes soient à la hauteur des enjeux. Par notre double culture on peut jouer un rôle unique en Europe en s’inspirant des paroles de Victor Hugo.

« Plus de frontières !
Le Rhin à tous ! Soyons la même République, soyons les États-Unis d’Europe, soyons la fédération continentale, soyons la liberté européenne, soyons la paix universelle ! » VH

Notes

  • (1) http://www.lemonde.fr/elections-regionales-2015/article/2015/11/26/alsace-une-region-riche-mais-tres-affectee-par-la-crise_4818328_4640869.html