Lettre ouverte à celles et à ceux qui parlent de repli identitaire

(Par Pierre Klein) – Toute identité est d’abord personnelle. Elle naît de l’identification, des identifications que chacun fait ou peut faire tout au long de son existence faisant naître sentiment d’appartenance et sentiment de différence. Ce faisant, elle est multiple et évolutive. L’identification elle-même s’opère largement au travers de la socialisation qu’elle soit anticipée, primaire ou secondaire (1).

Mais qu’en est-il de l’identité collective ? Elle n’existe pas en soi ! Il n’y a d’identité collective que dans la rencontre d’identités personnelles, d’individus partageant des identifications en fonction d’une stratégie identitaire décidée par la collectivité faisant naître sentiment d’appartenance et volonté d’être, de vivre et d’agir ensemble. Avant de reposer sur des données objectives, ethniques, comme la langue, la culture, l’histoire et le territoire, l’identité collective est subjective. Elle est ressentie ou elle n’est pas. Elle est voulue ou elle n’est pas.

Il en va ainsi de l’Alsace ! Il ne saurait y avoir d’identité alsacienne sans identification alsacienne. Il ne saurait y avoir d’identité alsacienne sans socialisation alsacienne construisant sentiment d’appartenance et volonté d’être, de vivre et d’agir ensemble. Et comme la socialisation est amplement le fait de la société, il ne saurait y avoir d’identité alsacienne sans stratégie identitaire alsacienne, sans transmission des éléments identificatoires alsaciens, toute chose qui relève de la collectivité alsacienne… qui devrait en relever.

L’Alsace n’existe pas en soi. Je ne peux pas la croiser dans la rue et lui serrer la main. Par contre, je peux la rencontrer au travers des représentations mentales qu’en ont les Alsaciens ou les non-Alsaciens. L’Alsace existe individuellement dans la conscience qu’en ont des individus. Elle existe collectivement dans la mise en commun d’un imaginaire et dans un agir alsaciens.

Que l’on se pose donc la question de savoir comment l’on devient français. On le devient en faisant sien ce que l’on nous transmet de la France, en s’y identifiant. Et ce n’est pas la seule langue française qui fait de nous des Français. Sinon tous les francophones le seraient. Nous devenons Français par la culture et plus particulièrement par la culture politique par l’effet d’une sorte de formatage réalisé principalement par l’école et les médias. Et comme cette culture, il faut bien le reconnaître, ne réserve que peu de place aux cultures « autres », des « autres », ces derniers voient leur identité se décomposer.

Si l’on est indifférent à cet état de fait qui donc veut que non seulement la culture « nationale » ne reconnaît pas véritablement les cultures dites régionales, sans quoi elle se préoccuperait de leur vie et de leur transmission, alors on comprend que l’on peut consentir à la disparition de la collectivité territoriale alsacienne et concevoir qu’une autre collectivité fasse tout aussi bien (ou mal) que l’existant.

Si l’on accepte le principe qui veut que la collectivité régionale n’a aucun ou que très peu de pouvoirs et de moyens non seulement pour pallier les déficits de la culture « nationale », mais surtout pour mettre en œuvre une véritable stratégie identitaire alsacienne à travers une socialisation alsacienne, alors on peut dire comme certains le font qu’une fusion avec d’autres régions ne menace pas l’identité alsacienne et que la réforme territoriale n’enlève rien à cette identité (2).

Dans le cas contraire, ne faut-il pas saisir l’opportunité qu’offre le débat sur la réforme des collectivités territoriales pour appeler la France à une régénération de la république fondée sur l’acceptation de la pluralité et de la multipolarité mettant notamment fin à la méfiance traditionnelle envers les régions, et à une rénovation d’un système né de la centralisation monarchique et du raidissement révolutionnaire, afin de l’adapter aux dynamiques politiques et sociales contemporaines, permettant en particulier à l’Alsace de mettre en œuvre toutes ses potentialités et de vivre à 360 degrés.

Au lieu de cela vous consentez non seulement à la dissolution institutionnelle de l’Alsace, vous ressortez aussi la vieille antienne du repli. Le seul repli que je connaisse est celui du communautarisme. C’est-à-dire celui qui exclut l’altérité et la pluralité. Celui du jacobinisme qui se traduit bien moins par une « francitude » ouverte et diverse, fondée sur une culture plurielle, que par une francité repliée et fermée, définie principalement par l’unicité de sa langue, de son histoire, de sa culture, c’est-à-dire comme une ethnie. Autrement dit, les tenants du système nous font une belle projection. Le repli, c’est les autres. Dans les cours de récréation, on appelle cela « C’est celui qui dit qui est ! ».

Qui donc est replié, celui qui prône l’ouverture et la pluralité, l’union dans la diversité ou celui qui défend la « mêmeté » (toujours pareil) et la « pareilleté » (tous pareils), l’union dans l’uniformité et pour qui le français doit non seulement être la langue commune, mais aussi la langue unique (3) ?

Qui donc est replié, celui qui se revendique de la démocratie dont la finalité doit être la conjugaison de l’un et du divers, de l’universel et du particulier ou celui qui en sautillant sur sa chaise, tel un cabri répète république, république, république et qui fait une crispation sur l’homogénéité et la similitude et une complète confusion entre l’État et la nation, la nationalité et la citoyenneté ?

Qui donc est replié, celui qui traduit divisibilité (des pouvoirs) par répartition ou celui pour qui divisibilité signifie désunion ?

Parce que l’on voit plus loin de la plateforme de la cathédrale de Strasbourg que de la tour Eiffel, nous autres Alsaciennes et Alsaciens savons bien qu’un autre développement de la démocratie est possible, un développement qui a pour synonymes proximité, efficacité, subsidiarité.

Il ne manquerait plus, que vous agitiez aussi le spectre de l’autonomisme (4) et du séparatisme (en off, c’est fait !), parce que c’est sous-jacent à l’argument du repli, un sous-entendu, qui marche en Alsace… Que je sache, il n’y a pas d’autonomistes ou séparatistes en Pays de Bade ou à Bâle-Campagne et pourtant on y voit un pouvoir « régional » que l’on peut que souhaiter pour la France, aussi pour de probantes raisons économiques (5).

En guise de conclusion, je vous propose une citation de mon ami Yves Plasseraud : « C’est en redonnant vie à des régions aux contours pleinement acceptés et ressentis par les populations que l’on retrouvera le dynamisme perdu. » Pierre Klein

Le repli, c’est les autres. Dans les cours de récréation, on appelle cela : c’est celui qui dit qui est … Une belle projection

Notes :

  1. Anticipée = environnement psychosociologique, primaire = environnement proche, secondaire = société, école, médias…
  2. Le minimum à venir et à obtenir serait que l’État mette en œuvre un enseignement de l’histoire et de la culture telles qu’elles ont été et sont construites en Alsace. Mieux encore que la Région Alsace puisse le faire.
  3. Que devient donc la ratification par la France de la charte européenne des langues régionales ou minoritaires et l’adoption de la Charte des collectivités territoriales d’Alsace et de Moselle pour la promotion de la langue régionale ?
  4. D’ailleurs lorsqu’il relève du démocratisme et non de l’ethnisme, l’autonomisme ne peut-il pas être considéré comme étant un combat politique parmi les combats politiques, tout aussi contributif au débat ? Pourquoi jeter l’opprobre ? Par traditionalisme et conservatisme ? Par manque d’empathie politique ?
  5. Lire notamment à ce sujet le livre de Thomas Riboulet « Fédéralisme allemand et centralisme français à l’épreuve de l’économie » aux Éditions Gérard Louis.