Une Utopie mobilisatrice commune pour les « anciens » et les « nouveaux » Alsaciens

Dans le cadre du Festival Strasbourg-Méditerranée, le Centre Culturel Alsacien a organisé une rencontre-débat sur la question de la perception, par les Alsaciens d’origine étrangère, des caractéristiques régionales de l’Alsace.

Jean-Marie Woehrling

Conformément au thème général du festival, cette rencontre avait placé au début de ses réflexions le mot « Utopie » : « Anciens et Nouveaux Alsaciens unis pour construire une utopie mobilisatrice pour l’Alsace ».

Actuellement, les particularités alsaciennes s’affirment sous bien des aspects dans le débat public : combat pour les classes bilingues, discussion sur une nouvelle collectivité territoriale alsacienne, exposition sur la période 1880-1930, dimension transfrontalière et potentialités offertes par l’emploi Outre Rhin, traditions alsaciennes de Noël, avenir du droit local de l’enseignement religieux, etc.

Comment les « Nouveaux Alsaciens », c’est-à-dire ceux dont les familles ne sont pas installées de longue date dans la région voient-ils cette Alsace avec ses caractéristiques linguistiques, historiques, culturelles, juridiques etc. ? Sont-ils sensibilisés ou indifférents, hostiles ou favorables, se sentent-ils concernés et comment ?

La rencontre a attiré plus d’ « anciens Alsaciens » que de nouveaux Alsaciens, mais la discussion a néanmoins été riche. Quelques réflexions peuvent en être retirées : Les nouveaux arrivants perçoivent clairement la spécificité alsacienne qui ne suscite pas d’animosité de leur part (contrairement à certains Français « de l’intérieur »). Ils comprennent, pour la plupart, que s’intégrer vraiment dans leur nouveau pays, c’est s’approprier non seulement la culture française, mais aussi la culture alsacienne. Face à d’autres Français ou d’autres Européens, ils se définissent volontiers comme Alsaciens et leur expression française est souvent marquée du caractéristique accent alsacien (que beaucoup d’Alsaciens cherchent à extirper, mais qui ne les dérange pas). Beaucoup de ces nouveaux arrivants comprennent d’autant mieux les difficultés et la richesse de la double culture qui caractérise l’Alsace qu’ils sont eux-mêmes dans une situation de double couture. Le bilinguisme français-allemand les intéresse, car ils sont déjà eux-mêmes bilingues (sinon plurilingues. Il n’est pas rare qu’ils inscrivent leurs enfants dans les classes bilingues. Ils savent profiter de la dimension transfrontalière et tissent des liens au-delà du Rhin. Ils sont sensibles aux nombreuses expressions des relations entre l’Alsace et l’Afrique : tombes de combattants nord-africains sur les cimetières alsaciens, souvenir des nombreux Alsaciens qui sont allés (pour de bonnes ou mauvaises raisons) apporter une part d’eux-mêmes en Afrique ; investisseurs ; colons, missionnaires, acteurs de l’action humanitaire.

On a aussi évoqué des expériences collectives qui rapprochent l’histoire alsacienne de celle des immigrés : au fond, les Alsaciens sont des immigrés passifs : alors que les étrangers venus en Alsace ont quitté leur État d’origine, pour les Alsaciens, c’est l’État qui a changé sous leurs pieds, les rendant à bien des égards étrangers dans leur propre pays. Le sentiment de voir sa culture et sa langue d’origine soudain dévalorisées et mise en suspicion est une expérience commune aux Alsaciens et aux immigrés.

Mais il ne faut pas sous-estimer les risques liés à la méfiance et à l’incompréhension.

Certains étrangers voient la spécificité alsacienne avec inquiétude : des esprits jacobins leur ont expliqué que celle-ci était source de discrimination et « d’enfermement identitaire ». Certains ont cru que pour bien s‘intégrer à cette France jacobine il fallait se montrer anti-alsacien.

Pour les Alsaciens d’origine, l’accueil de l’autre est parfois altéré par l’incertitude identitaire : quand on ne sait plus trop qui on est, il est difficile de se montrer attentif à autrui. Ils doivent surmonter la honte de leur propre culture et de leur langue, les interdits qu’on leurs a inoculés. Les Nouveaux Alsaciens sont au demeurant souvent étonnés du manque de fierté et de détermination : ils défendent mieux leur culture et leurs langues d’origine que les Alsaciens de souche.

Aussi, une certaine crainte devant les étrangers n’est pas à nier : ils sont nombreux, fiers de leur culture qu’ils ne sont pas près à lâcher comme l’ont fait les Alsaciens, ils ont des convictions et les affirment notamment au plan religieux, alors que les Alsaciens ont déserté leurs églises. La peur d’être « submergé » existe.

Mais si les Alsaciens abandonnent leur langue et leur religion, ce ne n’est pas la faute des étrangers. Au fil de l’échange, une conviction commune se dégage : rien ne sert de se braquer sur la défensive : il faut aller à la rencontre de l’autre. Les Alsaciens « de souche » ont à cet égard fait entendre leur attente : nous avons une tradition d’accueil et nous voulons partager l’Alsace avec les nouveaux venus ; mais nous attendons d’eux qu’ils fassent le même accueil : cette Alsace, on aimerait qu’eux aussi l’accueillent, s’en sentent solidaires et qu’ils participent à sa mise en valeur, y compris dans ses particularités.

Cette rencontre peut être difficile pour les deux côtés, car accueillir l’autre, lui faire une place, c’est inévitablement renoncer à un état ancien pour aller ensemble vers un état différent. Faudrait-il renoncer à une part de soi-même, voire « fusionner » ? Ces termes peuvent susciter une perception négative. Mais ils correspondent à un enrichissement et non à un appauvrissement : anciens Alsaciens et Alsaciens immigrés, nous devons renoncer les uns et les autres à une part de nous-mêmes pour nous ouvrir à une nouveauté : pour ces derniers, accepter l’héritage alsacien et le perpétuer, pour les premiers, partager cet héritage avec des nouveaux venus et l’enrichir de leur apport : c’est ainsi que la culture alsacienne ne sera pas statique, mais au contraire, dynamique et évolutive.

On a imaginé une « utopie », ou plutôt développé un modèle pour le futur : une Alsace prise en charge de manière commune par l’ensemble de ses habitants, quelle que soit leur origine. Une Alsace où les Alsaciens de souche n’auraient plus peur de perdre leur héritage et seraient de nouveau suffisamment fiers d’eux-mêmes pour vouloir confier leur patrimoine aux nouveaux arrivants et une Alsace où les Nouveaux Alsaciens se sentiraient pleinement partie prenante de ce pays et participeraient activement à la défense de ses atouts.

Témoignages

Khalid R. (origine marocaine). :

Toute identité est personnelle. L’identité alsacienne dans laquelle je me reconnais est rattachée à un état d’esprit, des communes et un territoire, avec un sentiment d’enracinement et d’appartenance. Je suis alsacien, sundgauvien, mulhousien et strasbourgeois. J’ai passé mon enfance à Altkirch où mon père est venu s’installer au début des années 1970 pour travailler dans une usine de métallurgie à Tagolsheim. Il existait à cette époque – un peu moins aujourd’hui – ,une communauté de personnes issues de l’immigration nord-africaine (essentiellement marocaine) et turque dans les villages sundgauviens (Altkirch, Hirsingue, Waldighoffen, …).

À Altkirch, je me souviens de ma maîtresse d’école maternelle, Sœur Bernadette, de la place Halle au blé où l’on jouait tous sans distinction, de la Sainte-Catherine fêtée chaque année en novembre dans toute la ville, du marché tous les jeudis matins où je me rendais avec ma mère et où l’on parlait l’alsacien partout. Je regrette qu’on n’ait pas appris le dialecte aux écoliers que l’on était et qui est un élément fondamental de la culture alsacienne. À Altkirch, il y avait du mélange et de la mixité sociale que je n’ai pas complètement retrouvés à Mulhouse mais que l’on retrouve à Strasbourg.

Du Sundgau, je ne peux pas oublier la mentalité, la sérénité, les paysages, les maisons à colombages et les villages où nous nous promenions à pieds ou en vélos (Carspach, Hirtzbach, Ferrette, Aspach, Dannemarie, Ballersdorf, etc.).

À Mulhouse, où il existe une forte concentration de personnes issues de l’immigration et moins de mixité, l’histoire et la mémoire commune sont un facteur de cohésion fort. Mulhouse est une ville industrielle et d’immigrations. L’immigration maghrébine s’est installée progressivement depuis la fin de la Deuxième Guerre. Il existe des traces et des liens avec Mulhouse et plus largement l’Alsace remontant au XIXe siècle, notamment des relations entrepreneuriales et philanthropiques d’industriels protestants en Algérie française. L’histoire nous rappelle également la participation de soldats à la guerre franco-prussienne ainsi qu’aux deux guerres mondiales, dont l’Alsace a été un champ de bataille douloureux. Des rues, de même que les cimetières de la région témoignent aujourd’hui encore des sacrifices de ces frères d’armes et des premières immigrations.

Habiter à Altkirch, Mulhouse, Strasbourg, parcourir et découvrir l’Alsace, visiter le Mémorial d’Alsace-Moselle, partager la mémoire, l’histoire et toutes les autres expériences régionales, de temps passés et de rencontres, fait qu’on se sente Alsacien. Un sentiment d’appartenance régionale qui naît et se développe doucement, mais surement.

La création de l’identité est l’épanouissement de l’individu. L’identité alsacienne est à mon sens humaniste, forte et ouverte.

Gisèle E. (origine camerounaise). :

Ce débat a été un moment fort dans les échanges et la conception de la culture et l’identité alsacienne avec les uns et les autres.

Seulement, il faudrait que ceux qui sont alsaciens depuis des générations comprennent bien que ceux issus de l’immigration se sentent aussi alsaciens avec leur double culture. La culture alsacienne n’est pas statique au contraire, elle est dynamique donc évolutive.

J’estime que dire à une personne descendant d’immigration maghrébine ou du Moyen-Orient qui est née sur le territoire qu’il n’est pas alsacien parce qu’il est d’obédience musulmane est une indélicatesse à éviter, je ne pense pas qu’il y aurait un classement à faire, soit on s’identifie à cette culture : linguistique, gastronomique, cultuelle, etc.

Il faudrait penser à refaire ce genre de rencontre on apprendra beaucoup des uns et des autres.

Annexe

Les ouvrages sur les immigrés en Alsace, tous écrits par des personnes hostiles à la dimension régionale présentent systématiquement la culture régionale comme un phénomène négatif pour les immigrés. (Par exemple : Laurent Muller : Les résidents étrangers à Strasbourg, presses universitaires de Strasbourg, 2009. Cet ouvrage présente « les régionalismes facteur d’exclusion » en se référant uniquement au mouvement « Alsace d’Abord », courant totalement marginal. Que dirait cet universitaire si on réduisait la pensée française à celle du Front national !). Cela fait partie d’une calomnie récurrente à l’égard des mouvements qui défendent l’identité régionale, systématiquement assimilés à l’extrême droite. Ce comportement est particulièrement pervers : tout en prônant l’intégration, il organise l’hostilité des immigrés par rapport à une population qu’on leur présente comme hostile et renfermée, ce qui les amène à s’en distancier au détriment d’une bonne insertion.