L’Alsace malade de la métropolisation

(Par Vincent Goulet) – Les résultats de l’élection présidentielle confirment ce que beaucoup d’observateurs avaient déjà mis en évidence : la priorité donnée aux grandes métropoles détruit le tissu social, accentue les inégalités, entraîne une relégation objective mais aussi un sentiment plus subjectif d’abandon qui alimente le vote en faveur du Front National. L’Alsace est un cas d’école, avec une métropole surpuissante, Strasbourg, qui s’oppose au reste du territoire, beaucoup moins bien loti. Il devient urgent de repenser entièrement toute la politique d’aménagement du territoire.

Les chercheurs Fabien Escalona et Mathieu Vieira ont qualifié  d’« idéopôles », ces métropoles qui concentrent les activités et les groupes sociaux typiques de l’économie post-industrielle et de la mondialisation (1).

À l’opposé de ces centres urbains ultra-compétitifs au plan international, le géographe Christophe Gully a popularisé la notion de « France périphérique », dont les habitants éloignés de lieux de culture et de dynamisme économique subissent une forme de déclassement social. Si son analyse doit être fortement nuancée (2), le vote alsacien de la récente présidentielle vient étayer cette opposition entre « métropole » et « périphérie », montrant le danger de la politique de l’État français qui, depuis les années 1990, a choisi de privilégier ces « idéopôles » au détriment des autres territoires.

Le vote alsacien à la présidentielle

Jacques Fortier a proposé dans les DNA du 25 avril une analyse assez approfondie du vote du premier tour de la présidentielle (3.)

Marine Le Pen arrive en tête dans neuf des quinze circonscriptions alsaciennes, les plus « rurales » et les plus éloignés de la Suisse (et de son florissant marché de l’emploi pour les frontaliers). À l’opposé du spectre politique, Emmanuel Macron obtient la première place dans les trois circonscriptions de l’Eurométropole de Strasbourg.

On peut ajouter à ce tableau quelques éléments plus localisés :

Dans la ville de Mulhouse, qui n’est pas une « idéopôle », loin s’en faut, mais qui est la deuxième agglomération d’Alsace (et de la Région Grand Est), Jean-Luc Mélenchon arrive ex-aequo avec E. Macron. En revanche, dans la banlieue reculée de l’agglomération de Mulhouse, en particulier dans le bassin potassique désindustrialisé et bien mal relié à la ville centre, Le Pen dépasse la moitié des suffrages exprimés : 56 % à Wittelsheim et Ungersheim, 51 % à Wittenheim.

Dans les petites villes du Haut-Rhin, elles aussi mal reliés aux deux villes centres du département, Le Pen arrive en tête : Rouffach, Guebwiller, Ensisheim, Fessenheim…

Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce vote en faveur du FN qui, comme l’explique Fabien Escalona, s’est présenté comme « l’antagoniste de ce centre élitaire, non pas en défendant réellement les acquis des subalternes, mais en leur promettant le salut par le refus de la projection dans la mondialité ». On a vu que l’enclavement et le manque de moyen de transport semblait crucial, mais aussi la faiblesse des investissements consentis dans ces territoires non métropolitains.

En janvier 2015, la Caisse des Dépôts, le bras financier de l’État, annonçait la signature de 5 contrats de prêts pluriannuels d’un montant total de 122 M€ pour financer des projets d’investissement de long terme à Strasbourg/Eurométropole. Ces prêts « proposés à des conditions particulièrement avantageuses permettront à l’Eurométropole et à la Ville de Strasbourg de financer des projets stratégiques pour la compétitivité, l’attractivité et la cohésion sociale du territoire de l’agglomération strasbourgeoise », claironne le communiqué de presse (4).

Au même moment quels investissements de la Caisse des Dépôts dans le reste du Bas Rhin ? Dans le Haut-Rhin ? Hormis le financement traditionnel du secteur social, on peine à en trouver sur le site de la Caisse des Dépôts, à part la goutte d’eau d’un investissement de 350 000 € pour la pépinière numérique « Km0 » (5) à Mulhouse.

Comment s’étonner du sentiment de frustration des Alsaciens qui n’habitent pas Strasbourg ?

Que faire ?

Il est urgent de rompre avec cette politique centraliste et injuste pour :

  • Investir dans tous les territoires, travailler à l’égalité des habitants devant les services publics, développer les réseaux de transports collectifs (il ne suffit pas de construire des réseaux à haut débit pour créer du lien social !). En Bade, de l’autre côté du Rhin, où le tissu urbain est proche de l’alsacien, on compte dix fois plus de trains régionaux et de lignes de bus, une tarification régional qui incite à la mobilité. Le territoire est irrigué, les déplacements de travail et loisir facilités.
  • Repenser un découpage institutionnel qui permette une expression démocratique et un véritable investissement citoyen dans les territoires : en revenant à une région Alsace qui correspond à une histoire et une culture, en construisant des agglomérations et des intercommunalités à taille humaine, qui ont du sens et qui puissent être démocratisées.

Vincent Goulet

Notes

1. https://jean-jaures.org/nos-productions/les-ideopoles-laboratoires-de-la-recomposition-de-l-electorat-socialiste et https://www.mediapart.fr/journal/france/040517/les-ideopoles-s-affirment-entre-macron-et-melenchon?onglet=full

2. Voir à ce propos l’excellent papier de Éric Charmes : http://www.laviedesidees.fr/Une-France-contre-l-autre.html

3.http://www.dna.fr/politique/2017/04/25/legislatives-le-vrai-scrutin-decisif

4.http://www.caissedesdepots.fr/sites/default/files/medias/cp_et_dp/cp_prets_strasbourg.pdf

5.http://actionsterritoires.caissedesdepots.fr/projets/644/pole-numerique-km0-a-mulhouse