Lettre à un jacobin impénitent

(Par Patrick Kintz) – Je vous remercie de m’avoir envoyé votre longue analyse relative à la dénomination du Conseil culturel d’Alsace.

J’ai lu attentivement vos propos et vous avoue – mais ne le répétez pas trop fort – que je lis un texte aussi long sur ce sujet pour la première fois.

Cela pour vous dire que je trouve le débat que l’on retrouve dans la discussion autour de la mention à apposer sur les panneaux indicateurs à l’entrée de notre ville (Strasbourg – Strassburg- Strossbüri) incompréhensible, dérisoire et passionnel.

Avant d’aborder ces trois points, je voudrais préciser que je n’ai aucune compétence dans les domaines linguistique, artistique, philosophique ou historique. Je suis donc comme l’immense majorité de nos concitoyens sauf à me reconnaître d’un attachement viscéral à notre région, et plus encore à la ville de Strasbourg, même si, et peut-être d’autant plus que j’ai passé une partie de ma vie professionnelle en « vieille France ».

Donc incompréhensible :

En effet, que le génial Arnold, l’immense Weckmann, le regretté Germain ou l’excellent Roger Siffer aient écrit en dialecte ne me paraît pas un argument pour évacuer « l’allemand standard » comme référence scripturale. Ce sont des artistes dans leur domaine et cette façon de faire reste minoritaire.
Mes parents, d’extraction  plus que modeste, avec lesquels je n’ai jamais parlé en français (ni en allemand…) étaient, à leur niveau, parfaitement bilingues. Lorsqu’ils communiquaient avec la famille éloignée géographiquement (c’est-à-dire jusqu’à Graffenstaden ou dans le Kochersberg !), ils écrivaient dans la langue de Goethe (pas dans son style…) !!! L’ édition « bilingue » des DNA que nous n’avions pas à la maison est bien en allemand…
Lorsque le recteur Deyon a formalisé sa définition en 1985 (et qui est toujours reproduite sur le site de l’OLCA), je n’y ai vu que la reconnaissance (très tardive due aux réminiscences  de la 2e guerre) d’une évidence. Je m’en tiens toujours là…

Ensuite dérisoire :

Que changerait à la face du monde l’ajout de deux mots écrits en langue allemande pour notre Conseil culturel ?
N’y aurait-il pas pour notre commission « transfrontière » (il faudra trouver une dénomination plus seyante) un avantage lorsqu’on entrera en contact avec nos voisins du pays de Bade ou de Bâle ?
Je voudrais réagir sur deux affirmations de votre part (alors que je peux avaliser tout le reste…en arrivant à une conclusion différente…).

  1. « La situation de l’alsacien est aujourd’hui comparable au Schwytzerdütsch ». Là, je ne comprends pas : le dialecte suisse allemand est beaucoup plus parlé que le nôtre. J’ai même assisté à un séminaire de fiscalité à l’université de Bâle en dialecte et j’ai eu du mal à suivre !
  2. « Il est difficile d’imaginer qu’un jour l’allemand puisse devenir une langue nationale en France à côté du français ». Mais où avez-vous vu cela ? Qui demande cela ?

Et enfin passionnel :

Je constate et déplore la continuation de débats enflammés qui me lassent. Pour cette raison, j’ai soigneusement évité de m’inscrire dans la commission « politique linguistique ». Je ne comprends pas le débat… puisque la cause ma paraît entendue. Je trouve la discussion stérile vu le peu de répercussions concrètes. Je constate que d’excellents esprits se chamaillent (parfois durement) ce qui m’inquiète : les disputes théologiques (encore un domaine où je suis incompétent) ouvrent trop souvent sur de vraies guerres (de religion…).
Et mon ascendance helvétique (que je m’attribue sans preuve) me recommande une obligation de réserve.

Par contre, comme le disait déjà Térence (poète latin du 2e siècle avant notre ère) « rien d’humain ne m’est étranger ». C’est pour cette question que je m’interroge sur l’incendie linguistique en question. Pour moi qui considère le débat clos, je ne vois qu’une solution : la dispute n’est pas le constat de l’utilisation de l’allemand standard dans l’écrit régional, mais le ressenti collectif et individuel des Alsaciens.
Et là, je convoque Frédéric Hoffet et sa « Psychanalyse de l’Alsace ». Comme vous le savez, il était tout sauf psychanalyste… et pourtant!!! Et cela n’a rien à voir avec une psychanalyse de hall de gare.

Là aussi tout est dit et il serait présomptueux de ma part d’ajouter quoi que ce soit.
Sur le plan individuel, il n’est pas interdit de penser que des attitudes, des prises de position incompréhensibles pour les autres, trouvent leur source, leur explication dans l’inconscient de chacun, refoulé depuis la prime enfance…
Beaucoup d’Alsaciens aujourd’hui d’âge mûr ont été naguère encore traités de « boches »  et se croyaient coupables d’avoir à porter l’infamie d’un régime honni.  Et pour s’évader de cette chape de plomb, la défense consistait en un super-patriotisme…
Vous savez tout cela et  l’analyse n’est pas de moi.

Pour ma part, quand j’étais victime de certains propos, je demandais simplement à son auteur: « mais pourquoi dis-tu cela ? Que cherches-tu à démontrer ? » Et tout s’arrêtait  là…
Ah la psychanalyse !!!

Merci, cher Monsieur, de m’avoir lu…

Patrick Kintz